LAZARE WEILLER (1858-1928),
METEORE DE L'HISTOIRE 
DE LA TELEVISION
 


 

Lazare Weiller (Photo par Heliog-Dujardin)

 

    Lazare Weiller a marqué l'histoire de la télévision tel un météore. Il signe un seul article sur le sujet, en 1889, mais cet article - à l'égal de celui de l'Allemand Paul Nipkow, publié en 1885 - marque les développements de la télévision jusqu'au début des années 1930. Sa biographie est généralement méconnue par les historiens de la télévision, alors que, grand industriel, homme politique et essayiste, il est une des figures marquantes de la IIIè République et sa biographie en font un personnage de roman.

    Lazare Weiller est né le 20 juillet 1858 dans une famille juive de Sélestat, petite ville alsacienne qui s'honore d'être le siège de la Bibliothèque humaniste, une des plus anciennes bibliothèques de France, créée en 1452 par l'humaniste Jean de Westhus et qui conserve notamment les incunables et premiers livres imprimés légués par le savant Beatus Rhenanus, ami d'Erasme de Rotterdam.



L'Annuaire 1973 de la Société des Amis de la Bibliothèque humaniste de Sélestat, dans lequel on trouvera une des rares notices biographiques sur Lazare Weiller, rédigée par son fils, le célèbre aviateur Paul-Louis Weiller.

    En 1871, après la défaite de l'armée française face à l'armée prussienne, l'Alsace et la Lorraine sont intégrées dans le Reich allemand. Pour soustraire son fils à l'influence allemande, la mère de Lazare Weiller l'envoie en 1875  travailler et étudier chez des cousins d'Angoulème. Weiller se révèle un élève doué et va terminer ses études à Paris, au Lycée Saint-Louis. Empêché par une fièvre typhoïde de passer les examens d'entrée à Polytechnique il décide d'aller étudier l'anglais au Trinity College d'Oxford, où il découvre les travaux de John Tynsdall (1820-1893), le grand physicien irlandais fondateur de la spectrométrie.

    Il revient à Angoulème travailler dans l'usine de son cousin, qui produisait des tissus métalliques nécessaires à l'industrie du papier. Il s'intéresse alors aux problèmes de tréfilage des fils de cuivre, qui commençaient à prendre une importance grandissante au moment où le télégraphe, et bientôt le téléphone électriques prennent leur essor. Il adapte au tréfilage du cuivre une technique jusque-là réservée aux fils d'acier, qui consistait à laminer à chaud le fil machine. Sur cette base, il crée sa propre usine à Angoulème. Il met en suite au point un alliage qu'il nomme "bronze siliceux" ou "bronze phosphoreux" et qui allait révolutionner le transport du courant électrique. Cet alliage, alliant la conductibilité du cuivre et la ténacité permettant au fil de rester tendu entre deux poteaux distants de 50 mètres, offrait des garanties importantes aux compagnies de télécommunications. Weiller obtint plusieurs brevets, en France et à l'étranger, et assurait ainsi sa fortune. Pour commercialiser son invention, il créé en 1880, à 22 ans, les Tréfileries et Laminoirs du Havre. Il entre au Conseil d'administration de la Société des téléphones, à la fois cliente et investisseur dans le capital des Tréfileries.



Atelier de tréfilerie in L. WEILLER, Traité général des lignes et transmissions électriques, G. Masson, Paris, 1892. (Coll. A. Lange)


    La carrière d'industriel qu'il commence ainsi ne le détourne pas de la recherche, comme l'atteste sa bibliographie. Il travaille avec quelques uns des grands physiciens et électriciens de l'époque : Eleuthère Mascart (qui, en 1900, exprimera encore son scepticisme sur la capacité de l'électricité de transmettre des images), Gabriel Lippman, dont il commente en 1894 la théorie de la photographie des couleurs. Il publie deux ouvrages de référence : un
Traité général des lignes et transmissions électriques (1892) et un manuel Affinage et traitement électrolytique des métaux (1894).

   En 1889, il intervient dans une conférence de l'Exposition universelle de Paris. Est-ce là qu'il commence à s'intéresser à la perspective de la vision à distance, alors que circulent des rumeurs sur les téléphotes de Edison et de Courtonne ? En octobre de cette année, il publie un article majeur "Sur la vision à distance par l'électricité". En proposant d'utiliser une roue de miroirs pour analyser l'image, il fournit, cinq ans après la définition du disque de Nipkow, une méthode alternative, plus coûteuse mais plus fine, qui sera utilisée dans les développements de la télévision mécanique (1905-1932) et sera incorporée par Baird dans le système mis en oeuvre par la BBC en 1932 pour ses premiers services réguliers.

    Weiller n'a pas expérimenté la solution qu'il proposait pour la vision à distance et paraît s'être désintéressé de la question. Son fils, Paul-Louis Weiller rapporte, par contre, qu'il s'intéressa aux développements de la télégraphie sans fil, se lia avec Guglielmo Marconi et collabora avec lui pour la mise en place de la première station transatlantique, établie par Telefunken à Hamburg en 1913. Il étudie également les problèmes liés à l'efficacité et à la pose des câbles sous-marins.

    Inventeur et industriel, Weiller, très sensibilisé par la question de l'Alsace-Lorraine, se lance également dans la politique. Opposé au général Boulanger, il se présente, sans succès, en 1888, sur les listes républicaines dans la circonscription d'Angoulème (Charentes). Cela lui vaut d'être présenté comme le prototype de l'affairiste juif par Edouard Drumont dans son pamphlet La fin d'un monde (1889), qui lui reproche son rôle dans le krach du cuivre et lui reproche de s'adonner aux plaisirs du théâtrophone !. Il est indirectement impliqué dans l'Affaire Dreyfus et est, bien entendu, dans le camp des défenseurs du capitaine.

    En 1900, il effectue une mission diplomatique aux Etats-Unis et publie à son retour un ouvrage Les grandes idées d'un grand peuple qui célèbre la civilisation américaine. Cet ouvrage connut un succès considérable et fit l'objet d'une soixantaine de rééditions.

    Après les communications, Weiller s'intéresse aux transports : en 1908 il fait la connaissance des frères Wright. Par ces accords, les frères Wright s'engageaient à céder les droits de fabrication de leur biplan à deux hélices entraînées par des chaînes pour 500.000 F. Mais ils  s'engageaient cependant à accomplir accomplir auparavant deux  vols de 50 kilomètres  avec deux personnes à bord et à instruire trois pilotes : le Capitaine Lucas-Gérardville, Paul Tissandier et le Comte de Lambert. Ainsi naquit l'école de pilotage de Pau. Le premier vol eût lieu le 3 février 1909. En 1909 également , Weiller est un des fondateurs de la Compagnie générale de navigation aérienne. 

    Avant la Première guerre mondiale, il invente, selon son fils le taximètre et créée la première société de fiacres automobiles. Il pourrait ainsi être le modèle probable du personnage de Joseph Quesnel dans Les Cloches de Bâle de Louis Aragon.
    
   Il est élu député de la Charente aux élections du 10 mai 1914 et siège aux côtés de la gauche républicaine. Pendant la Première Guerre mondiale il intervient en faveur de l'Alsace-Lorraine et publie un rapport sur les activités de propagande allemande en Suisse. En 1917, il plaide dans le Journal des Débats pour la reprise des relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Le 11 novembre 1918, jour de l'Armistice, il acclame à l'Assemblée nationale Georges Clémenceau pour le remercier de la libération de l'Alsace-Lorraine

   

Poteau tendeur Fives-Lille-Lazaez Weiller avec embase renforcéein L. WEILLER, Traité général des lignes et transmissions électriques, G. Masson, Paris, 1892. (Coll. A. Lange)



Tiré-à-part du Discours prononcé par M. Lazare Weiller, Député de la Charente, à la séance de la Chambre des Députés du 13 juillet 1917. Sur l'Alsace-Lorraine, extrait du Journal officiel de la République française du 14 juillet 1917, Imprimerie des Journaux Officiels, Paris, 1917. Dédicace : "Pour Madame Alfred Pereire, devant qui j'ai prononcé ces paroles sur ma chère Alsace. L. Weiler. [sic]". Coll. Bibliothèque Nationale et Universitaire de Strasbourg.

   Il perd son siège de député aux élections du 16 novembre 1919, mais est élu sénateur du Bas-Rhin le 11 janvier 1920, comme candidat de l'Union populaire républicaine. Il s'installe alors à Sélestat, sa ville natale. Il siège à la Commission des Affaires étrangères mais intervient également dans le dossier alsacien. Selon le témoignage de son fils Paul-Louis Weiller, il est un  partisan convaincu de l'idée, lancée par Victor Hugo en 1849, des Etats-Unis d'Europe. Il est réélu le 9 janvier 1927 mais meurt à Valmont-sur-Territet (Canton de Vaud) le 12 août 1928.

"Roue Weiller" du récepteur de l'appareil de Karolus présenté à la Funkaustellung de Berlin de septembre 1928 (Source Télévision, n°2, janvier 1929), moins d'un mois après la mort de Lazare Weiller.

Il a dirigé seize sociétés, dont la Société des Tréfileries et Laminoirs du Havre, la Compagnie universelle de télégraphie sans fil, la Compagnie des automobiles de place et la Société générale des compteurs de voiture.

    Nous ne disposons pas d'indications sur le fait qu'il eût conscience, avant de mourir, que son tambour de miroirs avait été intégré dans divers systèmes de télévision mécanique, en France, en Russie et aux Etats-Unis. 

Publications de Lazare Weiller

Lignes téléphoniques aériennes, emploi du fil de bronze phosphoreux, Conférence faite à l'exposition d'électricité de Paris par M. Lazare Weiller",... dans la réunion internationale des électriciens, séance du 15 octobre 1881, A. Derenne, Paris, 1881.

Recherches sur la conductibilité électrique des métaux et de leurs alliages, rapports avec la conductibilité calorifique, Communication faite à la Société internationale des électriciens, dans sa séance du 7 mai 1884, Impr. de Chaix, Paris, 1884

Études électriques et mécaniques sur les corps solides, conférences par Lazare Weiller,..., J. Michelet, Paris, 1885. 

"Observations relatives à une Note récente de M. Vaschy "Sur la propagation du courant dans une ligne télégraphique", Comptes-rendus hebdomadaires de l'Académie des Sciences, CVIII, 1889, p. 128. (Voir également : VASCHY, M., "Réponse à une revendication de M.L. Weiller", ibid., p.216). (>Gallica).

Nouveaux alliages industriels des métaux autres que le fer. Conférence à l'Exposition universelle de 1889. Congrès international des mines et de la métallurgie.  Extrait du Bulletin de la Société de l'industrie minérale, 2e série, t. III, 3e livraison, 1889, Saint-Étienne, 1889.

"Sur la vision à distance par l'électricité", Le Génie Civil, XV, 12 octobre 1889, pp.570-573.

(avec VIVAREZ, H.), Traité général des lignes et transmissions électriques, G. Masson, Paris, 1892.

"La photographie des couleurs", Revue des deux mondes : recueil de la politique, de l'administration et des moeurs
1 fasc.1894. 4e période. T. 122., mars-avril 1894. (>Gallica).

Forges, fonderie, laminoirs et tréfilerie du cuivre pur et de ses alliages. Affinage et traitement
électrolytique des métaux. Manuel pratique pour l'emploi des conducteurs électriques produits par les usines
Lazare Weiller et Cie
, Paris,1894.

"La suppression des distances", in Revue des deux mondes, 1 fasc. 1898, 4e période, T.148, juillet-août 1898. (>Gallica).

"Les sources de l'électricité" in Revue des deux mondes : recueil de la politique, de l'administration et des moeurs
1 fasc.1898. 4e période. T. 150., nov.-déc.1898 (>Gallica).

Les Grandes idées d'un grand peuple : mission diplomatique aux États-Unis, É. Mignot, Paris, (s. d.), [1900 ou 1901]

Les Grandes idées d'un grand peuple,  La Renaissance du livre, s. d. [1900 ou 1901]

Les Grandes idées d'un grand peuple : mission diplomatique aux États-Unis, F. Juven, Paris, 1904.

"L'Aviation et l'aéroplane des frères Wright". Compte rendu de la 52e réunion de la Société archéologique Le Vieux papier, le 22 décembre 1908.  Extrait du Bulletin de la Société archéologique Le Vieux papier, Paris, 1909.

Notes sur l'activité allemande en Suisse, S. l. n. d.[1915]

Discours prononcé par M. Lazare Weiller, Député de la Charente, à la séance de la Chambre des Députés du 13 juillet 1917. Sur l'Alsace-Lorraine, extrait du Journal officiel de la République française du 14 juillet 1917, Imprimerie des Journaux Officiels, Paris, 1917

La Dépression allemande vue de Suisse, Illustrations de Maurice Neumont, Union des grandes associations françaises, (s. d.). Écrit en août 1918 et publié après l'armistice.

"Préface" in STILWELL, Arthur Edward, Le Grand plan, la vraie Société des nations (traduit de l'américain [par C. Georges-Bazile]), Éditions des Cahiers britanniques et américains, Paris, 1919. 

"La Guerre aurait-elle pu être terminée plus tôt ?", in La Revue de Paris, Paris, 15 août 1920,   (>Gallica)

"Préface" in BEHE, Martin, Heures inoubliables. Recueil des relations des fêtes de libération, des discours prononcés dans plus de 80 villes et villages d'Alsace et de Lorraine en novembre et décembre 1918 et des impressions personnelles des maréchaux et généraux, F.-X. Le Roux, Strasbourg, 1920. 

Discours prononcé au Sénat par M. Lazare Weiller,... à la Séance du 13 décembre 1921 sur "La Reprise des relations diplomatiques avec le Saint-Siège.", Impr. des journaux officiels, Paris, 1921.

"Les moeurs, la politique et les affaires", Revue de Paris
1. Année 31. T. 4., Juillet-août 1924. (>Gallica)

In memoriam. Pro Alsatia  Paroles et écrits de Lazare Weiller,... publiés par son fils Paul-Louis Weiller, La Renaissance du Livre, Paris, 1925.

Schatten über dem Elsass! : ernstlich überlegte Betrachtungen eines Elsässers, ohne Vorurteil, ohneErbitterung noch Unwille gegen einen oder den andern seiner elsässischenLandsleute, s.l., ca 1926.

"L'Alsace d'aujourd'hui", Revue de Paris
1927. 1. Année 34. T. 3. Mai-juin 1927  (>Gallica)

In memoriam. Pro Alsatia, paroles et écrits de Lazare Weiller,... publiés par son fils Paul-Louis Weiller, Impr. de Crété, Corbeil, 1930

Biographies

C. Ba., "Weiller Jean Lazare", in Encyclopédie de l'Alsace, vol.12, Editions Publitotal, Strasbourg, 1986, pp.7707-7708.

CHARLES, A., "La télévision inventée par un Sélestadien", Alsacollections, n°9, Sélestat, 1995, pp.29-30.

MOUSSEAU, J., Le siècle de Paul-Louis Weiller   1893-1993 : as de l'aviation de la Grande guerre, pionnier de l'industrie aéronautique, précurseur d'Air France, financier international, mécène des arts, Stock, 1998.

TRIBOUT DE MOREMBERT, H., "L'ascension d'une famille juive d'Alsace. Les Weiller", Mémoires de l'Académie nationale de Metz, CLXXVIe Année - Série VII - Tome VIII, 1995, pp. 131-142.

WEILLER, Paul-Louis, "Un Précurseur : Lazare Weiller", in Annuaire 1973 de la Société des Amis de la Bibliothèque de Sélestat, Sélestat, 1973, pp. 81-87. Le même article, "par ses enfants Marie-Thérèse Brulé et Paul-Louis Weiller, membre de l'Institut", 1973 a été déposé sous forme de tiré à part à la Bibliothèque nationale.

Documents

 HÔTEL DROUOT. Catalogue des tableaux modernes et aquarelles composant la collection Lazare Weiller. Paris,  29 Novembre 1901.  La collection comprenait des toiles de  Monet, Pissarro, Renoir et Sisley.

Sur ce site :

"Sur la vision à distance par l'électricité", Le Génie Civil, XV, 12 octobre 1889, pp.570-573.

Extrait de "La suppression des distances", in Revue des deux mondes, 1 fasc. 1898, 4e période, T.148, juillet-août 1898.

La roue à miroirs de Lazare Weiller et ses applications dans la télévision mécanique

H.W., "Sur la vision à distance par l’électricité par L. Weiller", La Lumière électrique, 34, 16 nov. 1889.

Extrait de DRUMONT, E., La fin d'un monde. Etude psychologique et sociale, Albert Savine, Paris, 1889

 

 

Histoire de la télévision       © A. Lange

Dernière mise à jour : 06 mars 2003