LES ECRIVAINS ET LE THEATROPHONE



Larousse universel en 2 volumes, Librairie Larousse, Paris, 1923.

Le théâtrophone de Clément Ader (1881)

Le succès du théâtrophone

    A notre connaissance, le théâtrophone n'a pas encore fait l'objet d'une étude historique détaillée, qui analyserait ses perfectionnements techniques, son statut juridique, son organisation économique, sa diffusion sociale et son déclin progressif. On se contentera donc de réunir ici quelques témoignages attestant du succès de ce système.  


Le témoignage des écrivains.

    Le témoin le plus prestigieux des débuts du théâtrophone n'est autre que Victor Hugo, dont on sait qu'il fut, par ailleurs le prophète de l'électricité. Dans son journal, qui fut publié après sa mort sous le titre de Choses vues, il note, en date du 11 novembre 1881, la description de son expérience du théâtrophone, partagée avec sa fille, ses petits-enfants, le chimiste Berthelot et le Ministre des Postes.

    Il nous paraît évident que le téléphonoscope décrit par Albert Robida dans son roman Le Vingtième Siècle, publié en 1882, doit beaucoup au théâtrophone de Clément Ader. Certes, le téléphonoscope de Robida incorpore également la transmission des images, mais le concept de diffusion des concerts et pièces de théâtre à domicile est bien l'invention de Ader. Une autre reprise littéraire précoce de la distribution téléphonique à domicile se trouve dans le roman d'utopie socialiste Looking Backward 2000-1887, publié en 1888 par l'écrivain américain Edward Bellamy.

 

Caricature de Rafael Bordalo Pinheiro sur l'audition en théatrophone 
de l'opéra Laureana par le roi du Portugal don Luis, parue dans 
Antonio Maria
, 6 de Março de 1884).

    En 1884, la presse portugaise se scandalise de ce que le roi D. Luis (le même que celui qu'Adriano de Paiva démarcha pour obtenir un soutien dans ses recherches sur la téléscopie électrique), ne pouvant, en raison d'un deuil familial, assister à la représentation de l'opéra Laureana au San Carlo, se fit organiser une audition par théâtrophone à son palais d'Ajuda. Le Times rapporta même que le directeur de la Edison Gower Bell qui fut chargé de l'installation fut par la suite décoré de l'Ordre  militaire du Christ ! A la rentrée d'octobre 1885, le San Carlo commercialisait des abonnements au théâtrophone : pour 180 mille reis, on pouvait écouter les 90 représentations programmées pour la saison. La musique par téléphone pouvait être reçue dans des localités relativement éloignées de Lisbonne telles que Palhavã, Olivais et Braço de Prata.

    En France, après la période d'auditions au musée Grévin, la première société d'exploitation du dispositif imaginé par Ader fut créé à Paris, sous le nom de "Compagnie du théâtrophone".

    Selon M. Testavin, "les fondateurs, MM. Marinovitch et Szarvady, avaient réalisé un appareil récepteur automatique qu'ils appelèrent "Le Théâtrophone", et ce fut là l'origine du nom. Cet appareil portait deux écouteurs téléphoniques et fonctionnait par l'introduction d'une pièce de 50 centimes. L'audition durait 10 minutes. Si l'on désirait la prolonger sans interruption, on pouvait à l'avance introduire une deuxième pièce de 50 centimes. Il était pourvu d'un voyant actionné électriquement à distance par l'opératrice placée au central. Ce voyant indiquait le théâtre que l'on pouvait écouter ou bien encore prévenait des entr'actes. Les "théâtrophones" furent mis en service à l'exposition de 1889, et le 21 août les convives du banquet offert à Edison par la Société générale des téléphones purent écouter par théâtrophone une représentation de l'Opéra. Ces appareils furent ensuite placés dans le foyer du théâtre des Nouveautés le 26 mai 1890, puis dans d'autres théâtres, dans des cafés, des cercles, des hôtels, et enfin chez des particuliers. Le succès des "théâtrophones", dès leur apparition, fut très grand ; mais c'est surtout un succès de curiosité. La preuve en est qu'à l'exposition de 1889 ils encaissèrent d'énormes recettes en faisant entendre simplement, pendant la journée, les auditions d'un piano mécanique. En se représentant ce qu'était un piano mécanique à cette époque, on voit immédiatement que la question artistique était inexistante : on entendait par téléphone les sons d'un piano lointain ; c'était nouveau, cela suffisait".

    En 1892, dans son article "Le théâtrophone", Perron, un journaliste du Magasin pittoresque,  présente encore le système comme une nouveauté et indique que le service est disponible pour tout abonné au réseau téléphonique parisien. Le prix de la communication est de 50 centimes ou de un franc selon que la durée de l'audition est de cinq ou de dix minutes.

    Le fait de disposer du théâtrophone à domicile est évidemment réservé à une minorité de privilégiés. Dans son pamphlet antisémite La fin d'un monde (1889), Edouard Drumont nous décrit l'industriel alsacien Lazare Weiller (par ailleurs inventeur lui même du système de balayage de l'image par tambour de miroir, jalon important dans l'histoire de la télévision) comme figure emblématique du financier juif exploiteur. Le principal reproche adressé à Lazare Weiller est qu'il dispose d'un théâtrophone à domicile !

    Une présentation satirique de l'amateur de technologies de communication, et en particulier du théâtrophone, nous est fournie par le grand écrivain portugais José Maria Eça de Queiróz dans sa nouvelle Civilizaçaõ (1892) et dans son roman A Cidade e as serras (publié à titre posthume en 1901). Eça, qui vit à Paris de 1888 à sa mort, en 1900, peut observer le succès du téléphone dans les milieux aristocratiques parisiens, mais il n'ignore probablement pas l'anecdote précitée du roi D. Luis.

    Dans son roman Massarenes (1897), l'écrivain britannique "Ouida" (pseudonyme de Marie Louise de la Ranée) utilse, à propos d'un personnage féminin, cette métaphore moderniste : "A modern woman of the world. As costly as an iron clad and as complicated as theatrophone".

    Un autre témoin d'importance est Marcel Proust. Celui s'abonne au théâtrophone en 1911 et,  ainsi qu'en témoigne sa correspondance, en recommande l'utilisation, malgré les limites techniques évidentes.

La diffusion internationale 

    Il serait également intéressant d'étudier la diffusion internationale du téléphone. Lancé à Paris en 1881, celui-ci est disponible, comme nous venons de le voir, dès 1885 à Lisbonne.                                                  



 

    Un article de M. Hospitalier, publié dans La Nature en 1884, nous décrit l'arrivée d'un théâtrophone par fils télégraphiques en Belgique : "Il y a quelques mois, les fils du tétégraphe de Bruxelles à Ostende ont été disposés pour que le roi et la reine des Belges puissent entendre, de leur chalet bâti au bord de la mer, les opéras exécutés sur la scène du théâtre royal de la Monnaie, à Bruxelles, et cela sans déranger en quoi que ce soit le service télégraphique. Le succès a été complet et, le 5 septembre 1884, on a pu entendre à Ostende le premier et dernier acte de Faust, et, le 7 septembre, tout l'opéra des Huguenots.
    En présence de pareils résultats, peut-être ne serait-il pas téméraire d'espérer que les visiteurs de l'Exposition universelle de 1889 pourront assister de Paris aux représentations du théâtre de la Monnaie, et que plus tard des auditions analogues pourront être organisées soit avec d'autres capitales, soit avec certaines villes de France, au fur et à mesure du développement du réseau téléphonique." (cité in A. BELLOC, La télégraphie historique depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, Firmin-Didot, Paris, 1888, pp.290-291).

    Selon Robert Hawes, les programmes du théâtrophone parisien sont disponible via les lignes internationales à Bruxelles (1887) et à Londres (1891). 

    En Suède, la première transmission téléphonique d'un concert d'opéra eût lieu à Stockholm en mai 1887 et des transmissions régulières eurent lieu jusqu'en 1925. 

    Un service de théâtrophone comprenant des transmissions de concert, de conférence et d'information fut créé à Budapest en 1893. Un système est créé à Londres en 1895 sous le nom d'Electrophone. Il était possible de recevoir des concerts depuis le Royal Opera, des messes et des pièces de théâtre. L'Electrophone fournissait également, par relais des programmes en provenance du continent.(Cité par Bruce Sterling, Dead Media Project)

    En Belgique, dans le cadre d'une Exposition de l'Electricité, la Société de Téléphonie privée fit une démonstration de théâtrophone, dans le local de la Société des Concerts artistiques   Giuseppe Verdi porta plainte contre le fait qu'un air du Rigoletto eût été diffusé sans son autorisation. Il gagna un procès en Justice de Paix de Bruxelles, le 2 octobre 1899. Ce jugement établissait clairement qu'une transmission à distance équivalait à une exécution publique en salle de concert. Il créait une jurisprudence précieuse pour les compositeurs, alors que la T.S.F. allait bientôt se muer en radio. (Pasicrisie, 1900, III, pp.6-7).

    Aux Etats-Unis, il n'y eût pas de système significatif comparable au théâtrophone. Les expériences sont restées ponctuelles telles que celle, rapportée par Eric Barnouw, d'un concert par téléphone, qui eût lieu durant l'été 1890 au Grand Union Hotel de Saratoga, où huit cent personnes écoutèrent une transmission par téléphone d'une captation de The Charge of the Light Brigade, réalisée à Madison Square Garden.

    Des améliorations techniques sont progressivement apportées, notamment l'introduction, à partir de 1913, du "relais Brown" qui permet d'obtenir des résultats intéressants pour l'amplification du courant. Dans son article "L'organisation actuelle du théâtrophone", en janvier 1930, M. Testavin, Directeur de la Compagnie du Théâtrophone, décrit en détail le dispositif qui fonctionne à Paris depuis la centrale de la Rue Louis-le-Grand. Il vante les qualités techniques et la simplicité d'usage du théâtrophone, qui, selon lui, "bien qu'il soit le doyen, reste actuellement le moyen le plus simple, et par la suite le plus fidèle, de reproduction des sons à courte distance". Mais il s'agit d'un chant du cygne :   la Compagnie du Théâtrophone cesse ses activités en 1932. A cette date, la radio et le phonographe avaient gagné la partie.

 

Documents

"Souvenirs de l'exposition d'électricité", Le magasin pittoresque, Paris, 1882, pp. 91-995.

"Le téléphone de M. Ader" in Th. du MONCEL, Le téléphone
Coll. "Bibliothèque des merveilles", Librairie Hachette, Paris, 5ème édition, 1887, pp. 117-127.

LEFEVRE, J., Les nouveautés électriques, "Bibliothèque des connaissances utiles", J.-B. Baillière et fils, Paris, 1896.

PERRON, "Le théâtrophone", Le Magasin pittoresque, publiée sous la direction de M. Edouard Charton, Année 60, 1 Sér.2, T.10, Paris, 1892, pp. 1801-181

TESTAVIN, M., L'Organisation actuelle du théâtrophone,  Extrait des Annales des postes, télégraphes et téléphones, janvier 1930, Librairie de l'enseignement technique, 1930, 27 p. 

Témoignages et anticipations

HUGO, V., Choses vues (1881)

ROBIDA, A., Le vingtième siècle, 1882.

BELLAMY, E., Looking Backward, 2000-1887, 1888.

DRUMONT, E., La fin d'un monde, 1889.

ECA DE QUEIROS, Civilizaçaõ, 1892 ; A Cidade e a serras, 1901.

PROUST, M., Correspondance (1911-1913)

Bibliographie

Il n'existe pas, à notre connaissance, d'étude historique détaillée sur le théâtrophone. Nous avons pu glaner des informations dans les ouvrages suivants :

BARNOUW, E., A Tower in Babel. A History of Broadcasting in the United States. Vol. I, Oxford University Press, New York, 1966.

CHION, M., Musiques, médias et technologies, Coll. "Dominos", Flammarion, Paris, 1994.

HAWES, R., Radio Art, Green Wood Publishing Company Ltd, London 1991.

LANGE, A., Stratégies de la musique, Pierre Mardaga, Bruxelles-Liège, 1986.

SANTOS, R., Olhos de Boneca. Uma história das telecomunicações 1880-1952, Edições Colibri, Lisboa, s.d. [c. 1999].

Sites

Société générale des téléphones - Un site bien illustré sur les débuts du téléphone en France.


"The  theatrophone" (> Site du Telemuseum, Stockholm)

 

 

 

Histoire de la télévision       © A. Lange

Dernière mise à jour : 04 février 2003