LE PREMIER MEDIUM ELECTRIQUE
DE DIFFUSION CULTURELLE :

LE THEATROPHONE DE CLEMENT ADER (1881)

Les conceptions précoces des usages multi-points du téléphone

 

    Le téléphone électrique de Graham Bell est, par excellence, une forme de communication "point à point", permettant à émetteur et à un récepteur de communiquer. Cependant, dès sa mise au point, on a imaginé des formes d'usage plus collectif. En témoigne le dessin "Terrors of the Telephone" paru dans le magazine new-yorkais Daily Graphic du 15 mars 1877 : on y voit un orateur - ou est-ce un chanteur ? - en nage, gueule ouverte, s'adressant, via une émetteur que prolongent un réseau mondial de fils, à des publics installés à Pékin, San Francisco, Saint-Petersbourg, Dublin et Londres, et réunis autour de récepteurs dont la forme ressemble curieusement à celle de l'appareil émetteur. D'autres destinations, notamment vers des peuplades insulaires et une sorte de sauvage solitaire, sont également suggérées.

 

    L'historien américain de la radiodiffusion, qui reproduit ce dessin en ouverture de sa monumentale History of Broadcasting in the United States, cite également une chanson populaire, publiée à St-Louis  la même année, The Wondrous Telephone, qui témoigne de ce que, immédiatement, on a imaginé que le téléphone permettrait d'amener les loisirs à domicile :

    You stay at home and listen
    To the lecture in the hall
    Or hear the strains of music
    From a fashionable ball !

    Graham Bell lui-même aimait, lors des démonstrations du téléphone, faire entendre des orchestres, afin de démontrer les capacités de son invention. Mais ce sont surtout les perfectionnements apportés au téléphone par le français Clément Ader qui vont permettre, à partir de 1881, la propagation du théâtrophone, première forme de diffusion culturelle recourant à une technologie de communication électrique, et dont l'exploitation commerciale perdurera jusqu'à l'arrivée de la radio.

 

Le théâtrophone de Clément Ader

    L'inventeur français Clément Ader (1845-1921) est principalement connu pour sa contribution au développement de l'aéronautique. Il fut cependant également un des pionniers du téléphone en France.

    Il propose diverses améliorations techniques au téléphone électrique  : le "téléphone d'Ader" présente certaines spécificités techniques  (système dit "à contact unique", téléphone dit "à surexcitation") qui sont décrites dans la cinquième édition (1887) de l'ouvrage Le téléphone du Comte Th. du Moncel. En 1880, Ader crée la Compagnie générale des téléphones de Paris, qui déploie le premier réseau téléphonique de la capitale.



Plan du dispositif de théatrophone à l'Opéra durant l'Exposition universelle de Paris (1881). Source : Th. du Moncel, Le téléphone, Librarie Hachette, 1887. (Coll. A. Lange).

    En 1881, dans le cadre de l'Exposition universelle, il conçoit le système du théatrophone - notons que le terme ne sera utilsé qu'à partir de 1889 - , dont on trouvera également une présentation détaillée dans l'ouvrage de du Moncel. Le théatrophone tel qu'il a été présenté en 1881 était un système qui permettait de diffuser des concerts ou des pièces de théâtre, captés à l'Opéra, à l'Opéra-Comique ou au Théâtre-Français. L'inauguration eût lieu en novembre 1881 par le président de la République, Jules Grévy, qui, le premier, eût la possibilité d'offrir à ses invités une audition à domicile. Le public de l'Exposition universelle pouvait entendre, en recourant à deux écouteurs, les spectacles diffusés à l'Opéra qui se situait à plus de deux kilomètres. 


Transmetteur téléphonique sur la scène de l'Opéra. 
Le Magasin pittoresque, 1882.


Cette expérience fût l'occasion de découvrir - et d'élaborer des solutions - les problèmes de la captation en direct. Adler met au point un système de captation qui préfigure la stéréophonie (l'oreillette de droite permet d'entendre les sons captés à la droite de la scène et l'oreillette de gauche ceux capter sur la partie gauche).



Auditions téléphoniques de l'Opéra à l'Exposition d'électricité de 1881.
Le Magasin pittoresque, Paris, 1882, p. 83.

    Comme l'indique du Moncel, "le succès de ces auditions théâtrales a été très grand. Tous les soirs d'Opéra on faisait queue pour y assister, et cette vogue a continué jusqu'à la fin de l'Exposition. Bien que des esprits chagrins aient voulu jeter de l'eau sur ce succès au nom de l'art contre ces reproductions musicales, presque toutes les personnes de bonne foi ont été ravies et ont prétendu avoir mieux entendu qu'à l'Opéra, ce qui se conçoit facilement, si l'on  réfléchit que les transmetteurs étant interposés entre les acteurs et l'orchestre, celui-ci se trouvait un peu sacrifié au profit des acteurs, dont les paroles pouvaient alors être admirablement entendues".

    A la fin de l'exposition, le dispositif des microphones de l'Opéra fut démonté. Des auditions théâtrophoniques furent organisées par le Musée Grévin. Les microphones étaient placés sur la scène de l'Eldorado, un café-concert en vogue.

    

Suite : Les écrivains et le théâtrophone


Biographies de Clément Ader

CARLIER, Claude, L'Affaire Clément Ader  : la vérité rétablie, Perrin, Paris, 1990.

CASTEX, Louis, L'Homme qui donna des ailes au monde, Clément Ader... Paris, Plon, 1947.

LISSARAGUE, Pierre, Clément Ader, inventeur d'avions, Privat, Toulouse, 1990

MANTHE, Georges de, Le Père de l'aviation. Clément Ader, sa vie, son oeuvre,  Ed. Privat, Paris, 1936.

 

 

Histoire de la télévision       © A. Lange

Dernière mise à jour : 31 mars 2002