Le théatrophone, symbole du progrès dérisoire
 chez Eça de Queiroz.



Eça de Queiróz dans son jardin de Neuilly.

    L'écrivain portugais José Maria Eça de Queiróz (1845-1900) est une des figures majeures de la littérature mondiale. Son oeuvre offre une vision réaliste et ironique de la société portugaise, mais aussi de la société française de la fin du XIXème siècle. Pour une introduction à cet auteur que Valery Larbaud vit découvrir en France, le lecteur pourra se reporter au site très détaillé que l'Institut Camões lui a consacré à l'occasion du centenaire de sa mort. Nous ne nous intéresserons ici qu'à deux fragments qui nous paraissent d'un intérêt exceptionnel pour la compréhension de l'apparition des premières technologies de communication utilsiées à des fins de divertissement, le phonographe mais surtout le théâtrophone, technologie aujourd'hui bien oubliée qui, dès les années 1880, représente une première possibilité de distribution en direct des oeuvres.

Civilizaçäo (1892)

   La nouvelle Civilizaçäo, publié en 1892, représente probablement dans la littérature la première satire de ce que l'on appellerait aujourd'hui le snobisme de la high-tech. Le narrateur y rend visite à son ami Jacinto, qui vit enfermé dans son palais, entouré de toutes les richesses possibles, en particulier ce qui est alors le dernier cri en matière de technologies de communication :

    "Ce qui toutefois imprimait le plus complètement à ce bureau un prodigieux caractère de civilisation, c'était, sur leurs socles en chêne, les grands appareils à faciliter la pensée - la machine à écrire, les auto-copieurs, le télégraphe en morse, le phonographe, le téléphone, le théâtrophone, d'autres encore, tous en métal brillant, tous munis de longs fils. Constamment des sons brefs et secs résonnaient dans l'air tiède de ce sanctuaire. Tic, tic, tic ! Dring, dring, dring ! Crac, crac, crac ! Trrr, trrr ! ...

    C'était mon ami en communication. Tous ces fils plongeaient dans les forces universelles. Et elles n'étaient malheureusement pas toujours sages et disciplinées !"

    Le narrateur décrit ainsi comment, alors que Jacinto voulait faire une démonstration du phonographe à des amis, une maladresse fausse quelque ressort du phonographe et amène celui-ci à répéter, de manière inlassablement ironique, l'enregistrement de la voix caverneuse du conseiller Pinto Porto prononçant ce lieu commun d'époque "Merveilleuse invention ! Qui n'admirera les progrès de ce siècle !".

    Jacinto, "l'ami en communication"  ("o meu amigo comunicando") est évidemment lassé de tous les trésors qui l'entourent ("Quelle barbe !"), et, grâce à l'intervention du narrateur, il retrouve les joies des plaisirs simples de la campagne. Civilizaçäo est donc une des premières oeuvres littéraires à établir une critique radicale du culte de la machine et à chanter l'éloge du retour à la nature.

A cidade e as serras (1901)

    En 1901, un an après la mort de Queiróz, fut publiéz une de ses oeuvres les plus importantes, A cidade e as serras, "La ville et les montagnes", qui sera traduit en français en 1991 par Marie-Hélène Piwnik sous le titre 202, Champs-Elysées. Ce roman apparaît comme un développement de la nouvelle Civilizaçäo. On y retrouve le narrateur et son ami Jacinto, mais celui-ci est cette fois établi à Paris, au 202, Champs-Elysées.

    On retrouve également le théâtrophone à l'occasion d'une fête qu'organise Jacinto, pour un public choisi d'aristocrates et de mondaines :

    "N'accordant pas le moindre intérêt à la fête qu'il organisait, Jacinto ne se mit guère en peine de lui donner du relief ou du brillant. Il se contenta de faire appel à un orchestre tzigane (les tziganes, leurs dolmans rouges, l'âpre mélancolie des czardas, faisaient encore vibrer les coeurs à Paris en ces temps-là), et ordonna de brancher le théâtrophone de sa bibliothèque sur l'Opéra, la Comédie Française, l'Alcazar et les Bouffes prévoyant pour tous les goûts, du tragique au polisson".

Eça de Queizoz, 202, Cmaps-Elysées,
traduction, présentation et notes de Marie-Hélène Piwnik,
Editions de la Différence, Paris, 1991.

 

 

 

 

 

Une édition populaire de Civilizaçäo

 

 

 

 

 

Le lecteur francophone pourra trouver une traduction de Civilizaçäo dans cette édition bilingue de nouvelles de Eça.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Quelques pages plus loin, la fête a commencé, et le polisson l'emporte facilement sur le tragique, à l'initiative du Grand-Duc Casimir :

    "II avait laissé tomber les bras, les épaules, découragé. Puis, de sa lente démarche, chaloupée comme celle d'un vieux commandant de navire, tirant un peu vers l'arrière les revers de sa veste, il alla saluer Madame d'Oriol, qui scintilla de partout, du sourire au regard, des bijoux au moindre reflet de sa robe en soie saumon. Mais à peine la lumineuse et douce créature eut-elle commencé à gazouiller, battant de l'éventail comme d'une aile joyeuse, que Son Altesse remarqua le théâtrophone.

— En communication avec l'Alcazar ? Le théâtrophone ?
— Parfaitement, Altesse.

    Excellent ! Très chic ! II avait tellement regretté de ne pas entendre Gilberte dans sa nouvelle chanson : « Les Casquettes » *. Onze heures et demie ! Mais c'était précisément l'heure à laquelle elle chantait, au dernier acte de la « Revue Electrique ». II colla son oreille aux deux récepteurs du théâtrophone, se figea, en extase, une grosse ride barrant son front têtu. Tout à coup, prenant sa voix de commandement, forte :

— C'est elle !  Chut !  écoutez !  C'est elle !  Venez tous ! Princesse de Carman, mettez-vous là ! Tous ! C'est elle !

    Alors, comme la prodigalité de Jacinto avait prévu deux théâtrophones pourvus chacun de deux fils, toutes les dames, tous les messieurs approchèrent avec soumission un récepteur de leur  oreille,  et  se  tinrent  immobiles  pour  savourer  « Les Casquettes » *. Et dans le salon rosé fané, dans la travée de la bibliothèque où planait un silence auguste, moi seul me retrouvai détaché du théâtrophone, les mains dans les poches) bayant aux corneilles.  

L'aiguille de l'horloge monumentale, qui marquait l'heure dans toutes les capitales, s'assoupit. Surplombant l'immobilité, le mutisme pensif de ces dos, de ces décolletés, l'électricité brillait, triste comme un soleil froid. Et de chaque oreille, que la main protégeait, pendait un fil noir, pareil à un méandre d'intestin. Dornan, affalé sur la table, avait fermé les yeux et méditait, tel un moine obèse.

    L'historien des ducs d'Anjou, le récepteur tenu délicatement du bout des doigts, dressait son nez pointu et triste et paraissait accomplir gravement un devoir d'étiquette. Madame d'Oriol souriait, tout alanguie, comme si le fil lui avait murmuré des douceurs. Pour détendre l'atmosphère, je fis un timide pas en avant. Mais aussitôt s'abattit sur moi un « chut ! » sévère du grand-duc. Je reculai me mettre derrière les rideaux pour y abriter mon inutilité oisive. Le psychologue de La Cuirasse, à distance de la table, tirant sur son long fil, se mordait la lèvre d'un air pénétré. La béatitude de Son Altesse, enfoui dans un vaste fauteuil club, était parfaite. A côté de lui, le sein de Madame Verghane palpitait comme une onde laiteuse. Et mon pauvre Jacinto, avec une consciencieuse application, se penchait tristement sur son théâtrophone comme on se penche sur un tombeau.

   Alors, face à ces êtres supérieurement civilisés, absorbant dans un pieux silence les obscénités que leur glapissait Gilberte, et qui couraient sous le pavé de Paris le long de fils immergés dans les égoûts ou ligotés aux canalisations des excréments, je pensai à mon village endormi. Le croissant de lune qui, accompagné d'une petite étoile, filait entre les nuages au-dessus des toits et des noires cheminées des Champs-Elysées, fuyait aussi là-bas, plus brillant,  plus  doux,  par-dessus  les  pinèdes.  Les  grenouilles coassaient au loin, au bord de l'étang de la Dona. La petite chapelle de Saint-Joachim, là-haut sur la colline, répandait sa blanche clarté, toute nue, toute candide..

    L'une de ces dames chuchota :

  — Mais, ce n'est pas Gilberte !...

Et l'un des messieurs :

  — On dirait un cornet à pistons...

 — Et là... Mais... ce sont des applaudissements !

  — Ah ! c'est Paulin !  

Le grand-duc poussa un « chut » féroce. Dans la cour de notre maison, les chiens aboyaient. De l'autre côté de la rivière leur répondaient les chiens de João Saranda. Je me retrouvai, je ne sais 

comment, en train de descendre un petit sentier, mon bâton sur l'épaule. Et je sentais, entre les plis de soie des rideaux, monter dans un air doux et léger le parfum des pommes de pin crépitant dans la cheminée, la chaleur des étables filtrant à travers la palissade, et le murmure paisible de l'eau des biefs.

      Je fus réveillé par un beuglement qui ne sortait ni d'un parc à bestiaux ni de parages ombreux. C'était le grand-duc, qui s'était dressé et haussait rageusement les épaules :

  — On n'entend rien ! Que des nasillements ! Et un bourdonnement ! Quelle barbe ! Parce que c'est une beauté, cette petite chanson :

    Oh les casquettes,
    Oh les casque-e-e-ttes !... *

    Tous lâchèrent leur fil, déclarant que cette Gilberte était absolument exquise. Et le séraphique majordome, ouvrant largement la porte à deux battants, annonça :

    — Monseigneur est servi ! * "

* En français dans le texte

 

Bibliographie

Les extraits cités proviennent des traductions de Marie-Hélène Piwnik :

"Civilisation" in ECA DE QUEIROS, J.M., Singularidades de uma rapariga loira - Une singulière jeune fille blonde, Traduit du portugais et annoté par Marie-Hélène Piwnik, Coll. "Folio bilingue", Gallimard, Paris, 1997, pp.141-221.

DE QUEIROS, J.M.,, 202, Champs-Elysées, traduction, présentation et notes de Marie-Hélène Piwnik, Editions de la Différence, Paris, 1991.

Liens

Eça de Queiróz, Centenário, (> Site de l'Istituto Camões)

Le théâtrophone de Clément Ader

Les écrivains et le théâtrophone.

 


 

Histoire de la télévision       © A. Lange

Dernière mise à jour : 05 janvier 2002