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Un témoignage inattendu de Mark Twain (1835-1910)
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Un des témoins inattendu des premières recherches sur la télévision n'est autre que le grand romancier américain Samuel Langhorne Clemens, plus connu sous le nom de Mark Twain. L'auteur des Aventures de Tom Sawyer et des Aventures d'Huckleberry Finn n'était pas seulement un des premiers grands romanciers américains, mais également un journaliste, le prototype du mythique globe-trotter. Ancien ouvrier typographe, Twain a toujours manifesté un intérêt pour les technologies et en a même tiré un argument romanesque, puisque les héros de A Connecticut Yankee in King Arthur's Court (1887) introduisent le télégraphe, le téléphone et le phonographe à Camelot. (1) Ruiné en 1885 par des investissements dans la fabrication d'une machine typographique nouvelle et abattu par des malheurs familiaux, Mark Twain, entreprend en 1896 une tournée de conférences autour du monde pour éponger les dettes de Webster and C°. Les années 1897-1899 le voient de nouveau en Europe, en Angleterre, en Suisse et en Autriche.
Mark Twain a
séjourné en Autriche de septembre 1897 à mai 1899, où il fut reçu en hôte de marque
mais où il fut également confronté à l'antisémitisme et aux pogroms (2). Il était donc à Vienne lorsque l'instituteur
austro-polonais Jan Szczepanik fit une démonstration
devant un "public choisi" de son Fernseher ou Telektroscop,
pour lequel il avait obtenu le 28 février 1898 un brevet du
Patent Office. Cette démonstration avait eu un certain retentissement, notamment par
un article illustré du schéma du "Fernseher" dans le journal Reichswehr,
Wien, 9 März 1898 suivi d'un autre article dans le Neue Wiener Tagblatt,
Wien, 17 März 1898 L'historien Carl Dolmetsch, dans son ouvrage "Our Famous Guest". consacré au séjour viennois de Twain, apporte de nombreux détails sur l'amitié entre l'écrivain américain et l'inventeur polonais. Il signale notamment le témoignage d'une journaliste britannique, Amelia S. Levetus, qui aurait interviewé Szczepanik à Vienne, à la mi-mars 1898 et raconté cette interview à Olivia Clemens (l'épouse de M. Clemens, c'est-à-dire Mark Twain). Twain se serait en particulier intéressé au système de Szczepanik pour l'amélioration des métiers à tisser Jacquard et aurait même envisagé de commercialiser ce système aux Etats-Unis. Twain a consacré deux articles à Jan Szczepanik, lui assurant ainsi une célébrité historique probablement plus importante que celle obtenue par sa contribution à l'histoire de la télévision.
L'article de Twain pourrait n'être qu'anecdotique si il ne nous apportait au moins trois informations intéressantes : 1. Twain nous dit qu'il connaît Szczepanik et nous laisse entendre qu'il a intercédé en sa faveur ("I know the inventor very well and he has my sympathy. This is friendship. But I am throwing my influence with the government.This is politics"). Twain, qui a toujours manifesté un intérêt pour l'innovation technologique et qui a lui-même connu des déboires ne pouvait qu'être sensible à la situation malheureuse de l'inventeur. 2. Twain nous apporte des indications biographiques intéressantes sur la manière dont Szczepanik a commencé sa carrière d'inventeur en utilisant la photographie dans le dessin des modèles, ce qui lui a permit de trouver une solution au problème sur lequel un inventeur français (Senlecq ?, Leblanc ?) avait buté pour réussir la transmission des images à distance. Il nous fournit également des indications sur l'intérêt que la découverte de Szczepanik sur le télectroscope a suscité en nous précisant qu'un syndicat français a acheté la découverte en vue de sa commercialisation ("fortune making") à l'Exposition universelle de Paris. Cette information se trouve également dans l'article du Reichswehr, Wien, 9 März 1898 et dans l'article que Cleveland Moffett publiera en 1899 dans le Pearson's Magazine.. 3. Twain nous apporte également un élément d'information sur les recherches probables d'Edison sur la télévision.("...including Mr Edison, I think..."). On sait que Twain fur l'ami d'Edison, avec lequel on l'a parfois comparé. Le San Francisco Chronicle du 15 mars 1885 écrivait "Mark Twain may be called the Edison of our litterature". On attribue à Edison cette phrase sur Mark Twain : "The average American loves his family. If he has any love left over for some other person, he generally selects Mark Twain." (3). On peut supposer que, si Twain a connu Szczepanik, il lui a parlé de son ami de Menlo Park et, récproquement, que de retour aux Etats-Unis il a du parler avec Edison de sa rencontre avec le "Edison autrichien". Encore faudrait-il pouvoir dater les rencontres de Twain avec Edison. Sa voix fut enregistrée avec le phonographe Edison sur cylindres de cire, qui furent malheureusement détruits lors d'un incendie des Edison Lab. Le cédérom The Twain's World, Bureau Development, Inc., 1993 comprend un court métrage qui a probablement été filmé par Thomas A. Edison à la maison Stornfield de Redding, dans le Connecticut, où Twain vivait en 1909. Le film montre Twain se promenant à l'extérieur de la maison et, assis à un table, prenant le thé avec deux dames, dont l'une est probablement sa fille Jean. Le cédérom n'indique pas où se trouve le film original (4).
Dans son second texte, "From the London Times of 1904",
parue dans The Century en novembre 1898. Twain fait de
Szczepanik le héros d'une nouvelle d'anticipation. Ce texte est un
curieux mélange d'événéments avérés. Le portrait de Szczepanik,
entouré des attachés militaires étrangers lors des réceptions à la
Cour de Vienne, est probablement exact et nous donne une bonne indication
de l'intérêt militaire des travaux de l'inventeur polonais. Comme le remarque Dolmetsch, ce texte de Twain n'a plus guère d'intérêt qu'historique : si la satire de l'injustice commise par la justice française à l'encontre de Dreyfus peut encore parler au lecteur contemporain, la référence à l'invention de Szczepanik (dont Twain a surestimé le potentiel et anticipé trop rapidement le succès) est devenue aujourd'hui obscure pour la plupart des lecteurs.
Le
télectroscope de Szczepanik a défrayé la chronique dans la presse
européenne pendant toute l'année 1898. Aux Etats-Unis, si l'on excepte
les textes de Twain, il a surtout été connu par l'article
d'une pleine colonne que lui consacre le New York Times le 3
avril 1898. Le lecteur de Twain pouvait donc connaître l'inventeur et son
appareil.
Il existe de nombreux sites américains sur Mark Twain. Le plus complet est certainement le site "Mark Twain" animé par Jim Zwick. Sur Szczepanik, voir notre contribution "Jan Szczepanik, l'"Edison austro-polonais". (1) TWAIN, M., Un Yankee à la Cour du roi Arthur, Adapté de l'américain par Odette Ferry in TWAIN, M., Oeuvres, Edition établie par Franis Lacassin, Coll. "Bouquins", Robert Laffont, Paris, 1990. (2) Sur le séjour de Twain à Vienne, voir : DOLMETSCH, C., Our Famous Guest. Mark Twain in Vienna, The University of Georgia Press, Athens and London, 1992. DOLMETSCH, C., "Mark
Twain in Austria", TWAIN, M. "Concerning
the Jews", in The Man That Corrupted Hadleyburg and Other Stories
and Essays, New York: Harper & Brothers, 1900. (3) Cité par
Frank R. Lawrence, President du Lotos Club, introduisant Mark Twain
lors d'un dîner le 11 janvier 1908 (in Mark
Twain's Speeches, New York: Harper and Brothers, 1910).
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