Constantin SENLECQ (1842-1934), 
le pionnier français de la transmission 
des images à distance.




Constantin-Louis Senlecq


Une biographie méconnue

    Constantin-Louis Senlecq (Fauquembergues, 1842 - Ardres, 1934)  est une figure mythique de l'histoire de la télévision. Senlecq est, avec l'Américain George R. Carey et l'Allemand Paul Nipkow, le chercheur du 19ème siècle le plus souvent cité dans les histoires de la télévision. En France, en particulier, toute histoire de la télévision digne de ce nom se doit d'y faire référence en préambule.  On dispose de peu d'éléments biographiques sur lui. Robert Champeix lui a consacré un chapitre dans son ouvrage Savants méconnus. Inventions oubliées (Dunod, 1966), en se basant sur le témoignage d'un des fils de Senlecq, M. Théodore Senlecq. Bien qu'imparfaite et basée sur un témoignage oral non vérifiable, la contribution de Champeix a le mérite de nous proposer une explication sur les origines de l'intérêt de Senlecq pour les questions de télécommunication et divers éléments intéressant sur la vie de Senlecq.

    Selon Champeix, "Constantin Senlecq naquit en 1842 à Fauquembergues, en Artois. Après de très bonnes études secondaires, il s'inscrivit à une école de notariat à Saint-Omer. Dans le petit restaurant où il avait pris pension, fréquentait également un colonel, commandant le régiment du génie en garnison dans la localité. Cet officier, ancien polytechnicien, avait fait de la galvanoplastie son violon d'Ingres, et inocula ce microbe à son jeune commensal. Ses études terminées, ce dernier acheta une charge de notaire à Ardres, gros bourg de l'Artois qui eut l'honneur d'être, sous François Ier, le siège du fameux Camp du Drap d'Or. Tout en rédigeant actes et contrats, Constantin Senlecq continua - pour se distraire - à étudier les lois régissant les dépôts métalliques par l'électrolyse, et mit au point un vernis conducteur permettant de faire de la galvanoplastie sur végétaux.
    Sur ses entrefaites, vers 1875, il eut à rédiger la succession d'une personne décédée en Angleterre. Comme il se méfiait des hommes de lois britanniques, il décida alors d'apprendre l'anglais, et pour se perfectionner dans cette langue il s'abonna à la célèbre revue
Scientific American, ce qui lui permettait par la même occasion de se tenir au courant des dernières inventions en matière de physique. Un des premiers numéros qu'il reçu faisait état d'une invention faite récemment par un certain Graham Bell, et grâce à laquelle ce dernier était parvenu à transmettre électriquement la parole le long d'une ligne télégraphique. On appelait cela le téléphone. La même revue donnait par ailleurs de nouvelles précisions relatives à l'influence de la lumière sur la conductibilité électrique du sélénium, phénomène constaté, (...) trois ans plus tôt."

    Le récit est compatible avec la réalité observable des articles publiés dans le magazine américain. Selon le biographe de Bell, R.V. Bruce, Scientific American ne rendit pas compte du téléphone de Bell avant son numéro du 9 septembre 1876 (soit près de six mois après l'article du New York Times du 22 mars 1876 qui révéla la première transmission réussie par Bell). Par contre, Scientific American rend compte de la découverte de Willoughby Smith sur les propriétés du sélénium dès le 29 mars 1873, mais c'est plus probablement les différents articles publiés, à partir du 1er avril 1876, sur les expériences des frères Siemens qui ont retenu l'attention du notaire. Cependant, dans la lettre que Senlecq envoie en octobre 1880 à La lumière électrique, et donc cette revue rend compte dans son numéro du 1er novembre 1880, il mentionne, plutôt que la lecture de Scientific American, celle d'un livre anglais The year book of facts in science and the arts for 1876. Cet annuaire,  publié par James Mason à Londres, devait en fait être paru - et parvenu en France - dans le courant de 1877.

Essai de chronologie sur la contribution de Senlecq et sa propagation

    Un débat existe sur la priorité d'idée entre l'Américain George R. Carey, le Portugais Adriano de Paiva et Constantin Senlecq en ce qui concerne la possibilité d'utiliser le sélénium pour la transmission des images. Ce débat a été lancé par les protagonistes eux-mêmes : Adriano de Paiva, dont les premières contributions remontent à mars 1878, publie en 1880 La téléscopie électrique basée sur l'emploi du sélénium et Senlecq lui répond, en 1881, avec sa brochure Le télectroscope. Les deux auteurs publient en annexe de leur brochure respective une sorte de dossier de presse, bien utile pour repérer les textes les concernant.

    Il nous paraît important, avant toute chose, de faire le point sur les documents qui nous sont connus, afin d'établir la chronologie la plus rigoureuse possible. Pour resituer cette chronologie dans l'ensemble des propositions de l'époque, on se reportera à la liste chronologique des publications dans la table des matières de notre anthologie des premiers textes consacrés à la télévision.

  Dans sa brochure Le télectroscope, Senlecq indique que l'idée d'utiliser le sélénium lui est venue "dans le courant de l'année 1877". Il formule la même revendication dans sa lettre à La Lumière électrique, publiée par  cette revue dans son numéro du 1er novembre 1880 et dans sa demande de brevet, déposée en 1907. Dans ce cas, il pourrait revendiquer l'antériorité par rapport à de Paiva, dont la première publication date de 1878 (DE PAIVA, A., "A telefonia, a telegrafia e a telescopia" in O Instituto - revista científica e literária, XXV ano, Segunda Serie, Julho de 1877 a Junho de 1878, nº 9, pp. 414-421, Coimbra, Imprensa da Universidade, Março de 1878.  Mais il n'existe aucune preuve écrite de cela. Si il fallait se fier uniquement à la bonne foi des inventeurs, il faudrait alors créditer George R. Carey de la primauté, puisqu'il a prétendu, dans son carnet de note,  avoir pensé à sa caméra électrique au sélénium dès janvier 1877.

  La première communication publique de Senlecq est, selon lui, sa prise de contact par lettre avec le Comte Th. du Moncel, qui incarne à l'époque en France la figure de référence des recherches sur l'électricité et les télécommunications.  Cette lettre, dont tout indique qu'elle date de novembre 1878, est probablement perdue, mais est mentionnée par du Moncel dans son article "La télescopie électrique", La lumière électrique, 1er octobre 1880 et par Senlecq dans sa lettre "A propos du télectroscope", La lumière électrique, 1er novembre 1880. Du Moncel nous indique quant à lui qu'il a attendu la démonstration de Bidwell (décrite dans BIDWELL, S., "Tele-photography", Nature, 23, 10 February 1881, pp.423-424. et BIDWELL, S., "On telegraphic photography", Report of the British Association for 1881, transactions of Section G, pp.777-778.) pour porter crédit aux travaux de Senlecq.

  Dans le dossier de presse de sa brochure de 1881, Senlecq mentionne, mais sans reproduire l'article, le magazine Science pour tous. Cet article, le premier paru sur l'appareil de Senlecq, est le suivant : "Le télectroscope", La Science pour tous, Paris, 7 décembre 1878. L'existence de cet article rend plausible la datation de novembre 1878 de la lettre à du Moncel précitée

  "Télectroscope", in Les Mondes, revue hebdomadaire des sciences et de leurs applications aux arts et à l'industrie, par M. l'abbé Moigno, tome XLVIII, n°13, 16 janvier 1879, Paris. 

Cet article indique que "M. Senlecq, d'Ardres, a récemment soumis à l'examen de MM. du Moncel et Hallez d'Arros un projet d'appareil destiné à reproduire télégraphiquement à distance les images obtenues dans la chambre noire. Cet appareil serait basé sur cette propriété que possèderait le Sélénium d'offrir une résistance électrique variable et très sensible selon les différentes gradations de lumière.". Suit une description du télectroscope, la plus ancienne qui nous soit connue.

   "L'appareil consisterait dans une chambre noire ordinaire contenant au foyer une glace dépolie et un système de transmission de télégraphe autographique quelconque. La pointe traçante du transmetteur destinée à parcourir la surface de la glace dépolie serait formée d'un morceau de sélénium maintenu par deux ressorts faisant pince, isolés l'un avec la pile, l'autre avec la ligne. La pointe de sélénium formerait le circuit. En glissant sur les surfaces plus ou moins éclairées de la glace dépolie, cette pointe communiquerait, à des degrés différents et avec une grande sensibilité, les vibrations de la lumière.

    Le récepteur aurait également une pointe traçante en plombagine ou en crayon à dessiner très doux, reliée à une plaque très mince de fer doux maintenue à peu près comme dans les téléphones Bell, et vibrant devant un électro-aimant gouverné par le courant irrégulier émis dans la ligne. Ce crayon, appuyant sur une feuille de papier disposée de manière à recevoir l'impression de l'image produite dans la chambre noire, traduirait les vibrations de la plaque métallique par une pression plus ou moins accentuée sur cette feuille de papier. La pointe traçante en sélénium parcourrait-elle une surface éclairée, le courant augmenterait d'intensité, l'électro-aimant du récepteur attirerait à lui avec plus de force la plaque vibrante, et le crayon exercerait moins de pression sur le papier. Le trait, alors formé, serait peu ou point apparent. Le contraire se produirait si la surface était obscure, car la résistance du courant augmentant, l'attraction de l'aimant diminuerait et le crayon, pressant davantage le papier, y laisserait un trait plus noir.

    M. Senlecq pense arriver à simplifier encore cet appareil en supprimant l'électro-aimant et en recueillant directement sur le papier, au moyen d'une composition particulière, les différentes gradations de teintes proportionnelles à l'intensité du courant électrique."

  "The Telectroscope", Nature, Vol. XIX, n°482, 23 January 1879.

Cet entrefilet, faisant écho à l'article de l'Abbé Moigno sur le télectroscope de Senlecq paru dans Les Mondes du 16 janvier 1879, est apparamment le premier article américain, et le premier article en anglais, sur le télectroscope.

"The Telectroscope", The Times, London, 27 January 1879.

Cet article est le second article connu paraissant en anglais - mais le premier en Grande-Bretagne - sur le projet de télectroscope de Senlecq. Il constitue une traduction de l'article paru dans Les Mondes, édité par l'Abbé Moigno, du 16 janvier 1879. Il est donc beaucoup plus détaillé que le simple entrefilet, paru dans Nature le 23 janvier. de la même année.

MEUNIER, V.,   Note sur le télectroscope, 25 janvier 1879

Cette note sur le télectroscope du journaliste socialiste utopiste Victor Meunier n'a apparamment pas été publiée. Elle reprend la desciption donnée dans l'article de Les Mondes et l'accompagne de considérations enthousiastes sur les potentialités de l'appareil et les merveilles du progrès scientifique.

"The Telectroscope", English Mechanic and World of Science, n.723, 31 January 1879.

Cet article reprend la description du télectroscope dans des termes identiques à ceux de Nature et du Times.

"A novel and curious instrument. The Telectroscope", Scientific American
Vol. XL, n°10, New York, 8 March 1879. The Electrician, n°14, vol. XI, London, 1 February 1879.

Cet article reprend la description du télectroscope dans des termes quasi identiques à ceux de Nature et du Times.

"The Telectroscope is the name...", The Telegraphic Journal, 15 February 1879.

Petit article qui présente le télectroscope de Senlecq en évoquant le télégraphe autographique de D'Arlincourt et le "téléphone imaginaire de C. Borseuil" (en réalité Charles Bourseul).

"A novel and curious instrument. The Telectroscope" Scientific American, Vol. XL, n°10, New York, 8 March 1879.

Même article que celui de The Electrician. Le notebook de George R. Carey comporte la copie du lettre confidentielle que Carey adresse le 12 (?) mars 1879 à Munn & C°, l'éditeur du Scientific American. Dans cette lettre Carey écrit "I see by the Scientific American of March 8th 1879 that M. Senlecq of Ardere (sic) has invented an instrument called by him a "telectroscop" based on the well known property possesed by Selenium of offering a variable and very sensitive electrical resistance according to the different gradation of light. I invented the above in Jan. 1877". Carey en vient ainsi à proposer à Scientific American la publication d'un descriptif de son propre appareil.

"The Telectroscope", Scientific American, 40, 17 May 1879.

Cet article est le deuxième que Scientific American publie sur le télectroscope de Senlecq. Il est également le premier article connu mentionnant la contribution de George R. Carey.

  "The Telectroscope", Harper's New Monthly Magazine, vol. LVIII, December 1878 to May 1879, Harpers and Brothers Publishers, New York, 1879, p. 947.

Bref entrefilet, qui mentionne le nom de Senleg (sic).

  "The Telectroscope used for photographing over telegraph wires", Manufacturer and Builder, 1879.

Encore une brève desciption du télectroscope de Senlecq.

  "El telectroscopio", La Epoca, Año XXXI, n°9,790, sábado 27 de setiembre de 1879, Madrid.

Article en espagnol, qui reprend la description, désormais classique, de l'appareil. L'article situe la proposition de Senlecq dans le développement de celle de W. Siemens et de Graham Bell.

"O telectroscopio", O Commercio do Porto. XXVI anno, n° 239. Sabbado 4 de outubro de 1879. Porto.

Cet article en portugais, peut-être inspiré par l'article de La Epoca, fait référence au télectroscope de Senlecq, mais sans mentionner le nom de celui-ci. Il provoque la réaction d'Adriano de Paiva, qui réalise que sa proposition de 1878 est méconnue dans sa propre ville("O telectroscopio", O Commercio do Porto. XXVI anno, n.°241. Terça-feira 7 de outubro de 1879.- Porto.)

du MONCEL, Th., "Transmission des images par l'électricité", La Lumière électrique, Paris, 15 juin 1880.

Le Comte du Moncel, analysant les différentes propositions anglo-saxonnes récentes (Bell, Grove, ...) sur la transmission des images et les utilisations du sélénium, se souvient d'avoir reçu en 1878 "une communication bien raisonnée d'une personne dont j'ai oublié le nom" dont il croit se "souvenir que cette communication a été insérée dans le journal Les Mondes; mais j'en ignore la date". Il s'agit, de toute évidence, de la communication de Senlecq.

de PAIVA, A., La téléscopie électrique basée sur l'emploi du sélénium, édition à compte d'auteur dans la typographie de Antonio José Da Silva, Porto, 1880, 48 pages.

En publiant cette brochure, Adriano de Paiva entend démontrer la priorité de son idée sur la propostion de Senlecq.

  du MONCEL, Th., "La télescopie électrique", La Lumière électrique, Paris, 1er octobre 1880.

Il s'agit de  la recension donnée par Th. du Moncel,de la brochure d'Adriano de Paiva La télescopie électrique basée sur l'emploi du sélénium, Porto, 1880. Du Moncel crédite volontiers de Paiva de l'antériorité de son idée, sur base de la publication des différents articles que contient la brochure. Grâce à de Paiva, du Moncel retrouve même le nom de Senlecq, dont il reconnaît qu'il l'avait oublié dans son article du 1er juin "La transmission des images par l'électricité"

SENLECQ, C., "A propos du télectroscope", lettre publiée dans La Lumière électrique, 1er novembre 1880. 

Senlecq réagit l'article de du Moncel du 1er octobre dans une lettre, publiée le 1er novembre 1880 par La lumière électrique. C'est dans cette lettre que Senlecq date son idée de 1877. Il y affirme également avoir obtenu quelque succès dans ses expériences : "Après nombre d'essais et de tâtonnements, j'arrivai enfin à obtenir, avec un appareil bien rudimentaire, sur une simple ligne toutefois, mais avec toutes les graduations de teinte, la reproduction d'une surface ombrée (du noir au clair), dont l'image venait se former sur le chassis d'une chambre photographique. Alors j'eus la certitude que mon système était réalisable".

  "The Telectroscope" by M. SENLECQ D'ARDRES, Electrician  SENLECQ, C., article dans The Electrician, 7 February 1881, vol. 6, p. 141. 



Dans la présentation de cet article, il est affirmé que l'appareil a été inventé au début de 1877 par C. Senlecq. Il est également fait référence à l'ample écho que cette proposition a trouvé dans la presse en Europe et aux Etats-Unis. Il est affirmé que l'appareil aurait été au centre des préoccupations de MM. Ayrton, Perry, Sawyer à New York, de M. Sargent à Philadelphie, de M. Brown à Londres, de M. Carey à Boston, de M. Tighe à Pittsburgh et de M. Graham Bell lui-même. 

Après cette introduction - qui surévalue le caractère central de la proposition de Senlecq - suit une description beaucoup plus détaillée du télectroscope que celle publiée en 1878 et, pour la première fois, illustrée de graphiques soigneusement gravés.

Cet article est cité par NIPKOW dans son article NIPKOW, P., "Der Telephotograph und das elektrische Teleskop", Elektrotechnische Zeitschrift, October 1885, pp. 419-425.

"The Telectroscope" by M. SENLECQ D'ARDRES,  English Mechanic and World of Science, 32, 11 Feb. 1881, pp.534-535.

Reprise de l'article de The Electrician du 7 février 1881.

  du MONCEL, Th., "La téléphotographie", La Lumière électrique, Paris, 19 mars 1881.

Du Moncel répond à la lettre de Senlecq du 1er novembre 1880 en expliquant que, si, à la différence de Les Mondes et de The Electrician il n'a pas publié la proposition du notaire d'Ardres, c'est qu'il "s'est fait un devoir de ne décrire avec détail que des inventions et expérimentées". Il accorde dans le même article beaucoup plus d'importance aux travaux de l'anglais Shelford Bidwell.

  SENLECQ, of Ardres, "The Telectroscope", Scientific American supplement, n° 275, April 9, 1881.

Cet article reprend le texte paru dans The Electrician (date non identifiée) et dans The Telectroscope" by M. SENLECQ D'ARDRES, Electrician  (date non identifiée), article repris dans English Mechanic and World of Science, 32, 11 Feb. 1881, pp.534-535.

SENLECQ, C., Le télectroscope, avec notes traduites de l'anglais par l'auteur, Typographie M. D'Homont, Saint-Omer, 1881, 36 p. (postérieur au 9 avril 1881).

Brochure publiée à compte d'auteur par Senlecq pour défendre sa position. Comme de Paiva, il accompagne sa publication d'une revue de presse. Assez curieusement les dessins sont tracés à la main, dans une forme probablement antérieure à celle plus élaborée, parue dans l'article de The Electrician. 

du MONCEL, Th., "Le téléphote" in Sur le microphone, le radiophone et le phonographe, Bibliothèque des Merveilles, Hachette, Paris, 1882.

Du Moncel revient sur le débat de priorité entre de Paiva et Senlecq en portant un jugement de Salomon : de Paiva a publié le premier, mais Senlecq a mené une démarche simultanée ; cette question historique est pour du Moncel sans grand intérêt, puisque rien n'a encore abouti et que tout reste à faire.

    L'affirmation de Senlecq est peut-être vraie et cette querelle de priorité paraît un peu vaine aujourd'hui - elle l'était déjà à l'époque comme le souligne le commentaire de la revue La Lumière électrique dans son commentaire sur la lettre de Senlecq du 1er novembre 1880 - , dès lors qu'il apparaît que l'intérêt pour le sélénium était "dans l'air du temps". Il n'en reste pas moins qu'en terme de communication publique de l'idée de recours au sélénium, c'est bien à de Paiva que revient l'antériorité. Mais il est évident aussi que Senlecq, à l'instar de Carey, a conçu un appareil et mené des expérimentations, alors que la contribution du professeur portugais est restée purement théorique.

 

Une question de priorité sans grande importance

     Les deux contributions de Senlecq ayant eu un impact réel sont celle de novembre 1878 et celle de l'article de The Electrician (probablement  janvier 1881). 

    Senlecq s'attribue la création du terme télecroscope, alors que la première attestation est l'article de Figuier publié en 1878. (FIGUIER, Louis, « Le télectroscope, ou appareil pour transmettre à distance des images », L’Année Scientifique et Industrielle, 21, n°6, "Année 1877", Paris, 1878, pp.80-81.). 

    La  question de priorité dans la formulation de l'idée du recours au sélénium pour transmettre les images à distance n'est, au regard de l'histoire des sciences, habituée à ce type de querelles, que secondaire. Ce qui est incontestable est que Senlecq est allé beaucoup plus loin que de Paiva, dans l'imagination, sinon dans l'expérimentation du télectroscope.

    Il est significatif que Senlecq publie sa brochure après deux marques importantes de reconnaissance : la publication de l'article du Comte du Moncel, "La téléphotographie", La Lumière électrique, Paris, 19 mars 1881 et la publication de la traduction anglaise de sa "notice" la plus développée, et la seule illustrée,  dans la presse anglo-saxonne The Electrician (janvier 1881 ?), Englsih Mechanic and World of Science (11 février 1881),  Scientific American supplement. ( "The Telectroscope", Scientific American supplement, n° 275, April 9, 1881.). Mais c'est probablement l'absence d'accès à une publication scientifique française - clairement notifiée par du Moncel - qui l'amène à publier une brochure à compte d'auteur, dont la diffusion restera très limitée. Champeix a beau affirmer que cette brochure fut "publiée simultanément à Paris, à Londres et à New York", nous n'avons pas connaissance d'autres exemplaires que ceux, au nombre de deux, "réputés existants" au catalogue de la Bibliothèque nationale.

Une brochure sur la navigation aérienne

    Après avoir publié sa brochure, Constantin Senlecq semble avoir  délaissé pendant plus d'un quart de siècle ses recherches sur la vision à distance. En tout cas, nous ne connaissons aucune publication de lui sur ce sujet entre 1881 et 1907.  Il s'intéresse par contre a l'aéronautique et est  l'auteur d'une brochure publiée, Navigation aérienne, système d'aérostat plus lourd que l'air s'élevant et se maintenant à une hauteur voulue dans l'atmosphère, par une force mécanique infiniment réduite, datée de janvier 1886 et déposée à l'académie des Sciences de Paris, séance du 27 août 1886. Dans cette brochure de 12 pages, Senlecq se présente comme "Membre fondateur de la Société internationale d'électricité de Paris". Ce passage des télécommunications vers l'aéronautique est un phénomène intéressant que l'on retrouve également chez Graham Bell, Clément Ader, Paul Nipkow et Lazare Weiller

C. SENLECQ, Navigation aérienne, système d'aérostat plus lourd que l'air s'élevant et se maintenant à une hauteur voulue dans l'atmosphère, par une force mécanique infiniment réduite, Typ. H. d'Homont, Saint-Omer, 1886. (Coll. A. Lange)

    La brochure de Senlecq fait référence aux expériences de ballons dirigeables menées par Henry Giffard (1852), les frères Tissandier (1883) et Renard et Krebbs (1884). Senlecq propose un système mêlant les avantages du plus léger que l'air (aérostat utilisant le gaz hydrogène pour l'ascension) et du plus lourd que l'air (char de la nacelle muni d'une hélice tournant horizontalement, propulsée par un moteur actionné par l'électricité). La contribution de Senlecq ne semble avoir eu aucun impact sur le développement de la navigation aérienne. Il faut dire que l'idée du recours à l'énergie électrique avait déjà été formulée par Gaston Tissandier lui-même l'année précédente dans Les ballons dirigeables. Application de l'électricité à la navigation aérienne, Gauthier-Villars, 1885

 Schéma colorié à la main de l'aéeostat à propulsion électrique in C. SENLECQ, Navigation aérienne, système d'aérostat plus lourd que l'air s'élevant et se maintenant à une hauteur voulue dans l'atmosphère, par une force mécanique infiniment réduite, Typ. H. d'Homont, Saint-Omer, 1886. (Coll. A. Lange)

Un silence d'un quart de siècle

   Pourquoi Senlecq n'a-t-il pas donné une suite immédiate à ses travaux sur la transmission des images ?  Selon Champeix, se basant sur le témoignage du fils de Senlecq, le notaire-inventeur aurait été découragé par le montant important - 50 000 francs de l'époque - qu'on lui aurait demandé pour construire son télectroscope et sa fortune ne lui permettait pas une telle dépense. L'Académie des Sciences, à qui Senlecq avait communiqué sa brochure, lui aurait répondu par lettre que "le problème de la transmission électrique des images était une utopie irréalisable". Champeix nous rapporte que Senlecq qui avait le sens de l'humour, avait fait encadrer cette lettre côte-à-côte avec celle que lui avait envoyée Graham Bell, lequel affirmait que "l'invention du télectroscope valait bien l'invention du téléphone". Champeix ajoute en note : "Ces documents ont malheureusement disparu, la maison de Senlecq à Ardres ayant été "occupée" pendant la durée de la Seconde guerre mondiale."

La reconnaissance de la contribution de Senlecq dès la fin du 19ème siècle.

    Les divers articles publiés entre 1879 et 1881 rendent le nom de "Senlecq d'Ardres" rapidement célèbre. Outre les témoignages déjà cité de de Paiva, Carey, du Moncel et celui - perdu mais plausible - de Graham Bell, on retrouvera son nom systématiquement cité dans les contributions ultérieures sur la vision à distance :

NIPKOW, P., "Der Telephotograph und das elektrische Teleskop", Elektrotechnische Zeitschrift, October 1885, pp. 419-425.

Dans son article fondateur, Nipkow fait référence aux travaux de Senlecq "menés depuis 1877", qu'il ne connaît probablement que par l'article - qu'il cite - de The Electrician.

MATHIAS, E., "La transmission des images par l'électricité", Revue générale des sciences, t. I, n°24, pp.798-800, Paris, 1890.

Commençant son article par un historique de la question, Mathias indique que Senlecq "publia le plan du télectroscope en novembre 1878", se référant probablement à l'article de Sciences pour tous.

Articles "Téléphotographie", "Téléphote"  et "Télescopie", in LAROUSSE, P., Grand dictionnaire universel du XIXème siècle, Paris, 4ème supplément, v.1890.

Senlecq est cité comme ayant été le premier à indiquer le moyen de résoudre la téléphotographie (1877).

  LIESEGANG, R.E. , Beiträge zum Problem des electrischen Fernsehens. Probleme der Gegenwart, Band 1. Liesegang Verlag, Düsseldorf, 1891.

Au début de son historique, Liesegang cite en premier Senlecq, avec la date 1877.

Les travaux de Senlecq menés entre 1877 et 1881 resteront régulièrement cités par la suite, et il est probable que c'est à lui que Mark Twain fait référence dans son premier article sur Jan Szczepanik (1898), l'inventeur austro-polonais du Telekstroskop, en indiquant "A Frenchman came near to solving the difficult and intricate problem fifteen years ago, but an esential detail was lacking which he could not master, and he suffered defeat.".

L'imprécision des historiens contemporains

    Il est assez curieux de constater que les deux grands historiens actuels des développements techniques de la télévision, ne semblent pas avoir fait un travail approfondi sur cette période. Champeix, dont la contribution est pourtant la plus détaillée, est assez imprécis sur la chronologie des publications.

    Albert Abramson n'a pas eu une connaissance directe de la brochure de de Paiva et, en 1987, ne cite que les articles de English Mechanic et ne publie pas de reproduction du schéma de Senlecq, alors qu'il publie ceux de Carey et de Nipkow. 

    Ignorant également les sources françaises,  R.W. Burns, dans International history of the formative years (1999), de manière bien étonnante, publie le dessin de la brochure de 1881, mais en indiquant comme source, l'article de English Mechanic and World Science du 11 février 1881 ! En fait, il est aisé de voir, grâce à la mention "Original Zeichnung von Senlecq" que reproduit Burns en haut du graphique, qu'il n'utilise ni l'original ni le magazine anglais, mais bien une source allemande ! Cette source allemande n'est autre que l'ouvrage du hongrois Dionys von Mihály, Das elektrische Fernshen und das Telehor, Verlag von M. Krayn, Berlin, 1923. Mihály a le mérite de fournir un historique assez détaillé des premières années de recherche sur la télévision, mais il date le début des travaux de Senlecq de 1872 ! Quant à son jugement sur le fond, il conclut que la proposition de Senlecq est à peine plus élaborée que celle de de Paiva.  



Reproduction de la planche du dessin original du télectroscope (C. SENLECQ, Le télectroscope, 1881) dans Dionys von MIHALY, Das elektrische Fernshen und das Telehor, Verlag von M. Krayn, Berlin, 1923. (Coll. A. Lange)

    Nous nous en tenons ici à la critique des travaux les plus éminents. On n'en finirait pas d'épingler les imprécisions relatives aux travaux du notaire d'Ardres qui circulent dans les ouvrages de vulgarisation, dans les chronologies et dans quelques sites internet consacrés à l'histoire de la télévision ou à l'histoire de la télécopie. 

Un brevet tardif

    Tout aussi étonnante est l'absence quasi absolue de référence - y compris dans la contribution de Champeix - au fait que Senlecq a finalement demandé - et obtenu - en 1907 un brevet pour un appareil destiné à transmettre à distance, par l'électricité, la vision avec le mouvement et l'instantanéité.  Les seuls ouvrages où nous l'avons trouvé cité est FOSTER DOTY, M., Selenium, a list of references (1817-1925), compiled by Marion Foster Doty, The Public Library, New York, 1927 et dans la magistrale bibliographie de SHIERS (1997).


 Trois figures du brevet de Senlecq (1907)

    Une analyse détaillée de ce brevet montrera certainement que sa proposition - inspirée par le disque de Nipkow - est moins originale que les hypothèses de 1878-1881. Ce brevet est pourtant intéressant à plus d'un titre. Bien que référence soit faite au télectroscope proposé par Senlecq "dont les premiers essais remontent à 1877", même une lecture rapide permet de voir que l'appareil ici proposé est bien loin de celui décrit par Senlecq dans ses contributions de 1878-1881 : il intègre de toute évidence l'apport de Nipkow et de ses disques d'analyse et de recomposition. Alors que dans les contributions de 1880-1881 la captation et la transmission des images en mouvement n'était pas explicitée, l'appareil de 1907 prétend bien transmettre la vision "avec le mouvement et l'instantanéité". La conclusion du brevet indique d'ailleurs que l'image obtenue est "fugitive mais animée". Notons également la référence - évidemment impensable en 1878-1880, aux lentilles "analogues à celles du cinématographe". Enfin, Senlecq se montre beaucoup plus concret dans la description de la préparation du sélénium, ce qui, plus que dans les propositions initiale, laisse supposer une expérimentation réelle.

   Reste à déterminer pourquoi Senlecq revient à la question de la vision à distance en 1907, plus d'un quart de siècle après la publication de sa brochure Le télectroscope. Souhait-il une reconnaissance a posteriori de ses premières contributions ? Considérait-il avoir atteint un niveau de perfectionnement tel qu'il imaginait pouvoir rendre son appareil bientôt opérationnel, et donc, éventuellement, exploitable ? Il n'est pas inutile de noter que sa demande de brevet fait suite à la mise à l'ordre du jour de la télévision à l'ordre du jour du Congrès de l'Electricité de l'Exposition universelle de Paris (1900), de l'octroi de brevet à Laurent Semat pour son téléphote (1902) et à Georges Rignoux, également pour un téléphote (1906). Les brevets pour des appareils de transmission d'images fixes, recourant aux propriétés du sélénium, commençaient également à se multiplier : E. et O. Buss (1903), Belin (1905), Carbonnelle (1905) sans oublier les démonstrations du télautographe de l'allemand Korn (1904-1907). 

    En déposant une demande de brevet, dont nous laissons aux ingénieurs le soin de discuter l'originalité, le notaire d'Ardres voulait peut-être simplement se rappeler à la mémoire de ses contemporains, tout en indiquant qu'il était toujours "dans le coup". 

   Une présentation du nouveau télectroscope de Senlecq;, "The Senlecq telectroscope, an apparatus for electrical vision" paraîtra dans le Scientific American Supplement 1907,64 (p.372-373). Shiers (1997, p.49) commente ainsi cet article : "In this adaptation of Nipkow's disk the inventor employs separate cells or plus of selenium instead of holes in a copper disk. Signals from each cell in turn are sent via an induction coil to a solenoid-type galvanometer which operates a shaded transparency to modulate light from a lamp in a receiver. The modulated beam is then passed through the holes in a scanning disk and projected onto a viewing screen. No specific method for synchronism is mentioned, but a screw is provided to adjust the disk speed at the receiver."

    Selon Champeix, Senlecq publia encore en 1907 une proposition d'enregistrement des images sur fil d'acier, anticipation intéressante de l'enregistrement sur bande magnétique et qui était peut-être inspirée par le télégraphone de Poulsen permettant l'enregistrement du son sur fil d'acier (1900). Champeix indique que la méthode proposée par Senlecq a été décrite par A. Turpain dans Notices fondamentales de télégraphie, Gauthier-Villars, 1910, mais nous n'avons pu à ce jour prendre connaissance de cet ouvrage.

    Il reste que, pour l'instant, nous ne disposons d'aucune attestation de démonstration, ni même aucune trace d'une possible conservation de l'appareil de 1907. A défaut d'archives familiales, apparemment disparues sous l'Occupation, un examen détaillée de la presse de l'époque reste à faire. 

     En février 1908, la revue Le génie civil a publié un article "Système Senlecq-Tival". Il présente un appareil de photo-télégraphie qui sera également décrit par Henri Armagnat dans son article "Phototélégraphie", Revue scientifique, 18 avril 1908 (également traduit en anglais dans Annual Report Smithonian Institution, 1908, pp. 197-207).

     En décembre 1908, la revue La Nature publie un article de R. Villers, "La vision à distance - Les essais de M. Senlecq", qui rend compte d'une lettre que vient d'envoyer le notaire d'Ardres : "M. Senlecq nous écrit qu'il vient enfin de vaincre la plus grave des difficultés qui ont jusqu'ici arrêté les inventeurs : l'inertie du sélénium.". Senlecq propose un autre appareil dans lequel les impressions lumineuses sont transmises à partir de leur impression sur un mélange de gaz hydrogène et de chlore. Nous n'avons identifié aucune citation de cet article, y compris dans les bibliographies les plus détaillées de l'histoire de la télévision.

    Constantin Senlecq est mort en 1934, âgé de 92 ans. Il a donc pu avoir connaissance des succès obtenus en matière de télévision mécanique par des chercheurs tels que Jenkins (1925) ou Baird (1926) et même des débuts de la télévision électronique développée par Farnsworth et Zworykin. Mais comme l'indique Champeix, "par une étrange ironie du sort, il était devenu complètement aveugle".

Bibliographie

CHAMPEIX, R., Savants méconnus, inventions oubliées, Dunod, Paris, 1966.

FOSTER DOTY, M., Selenium, a list of references (1817-1925), compiled by Marion Foster Doty, The Public Library, New York, 1927.

Site de l'Association culturelle et historique d'Ardres.

Je remercie M. Jean-Jacques Ledos qui m'a communiqué plusieurs des articles de Senlecq ici reproduits et a attiré mon attention sur la contribution de Champeix.


   

   

 

 

 

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Histoire de la télévision      © André Lange
Dernière mise à jour : 19 février 2006