THEATRE ET TELEVISION

L'équipe de The Queen's Messenger, première dramatique télévisée (11 septembre 1928)

losangebleu.gif (198 octets) Le genre théâtral domine les débuts de l'histoire de la  télévision

    Le théâtre est le genre privilégié des débuts de la télévision. Il fournit un répertoire, et des acteurs à un moment où l’enregistrement n’est pas possible et où les milieux du cinéma ne sont pas attentifs à l’apparition du nouveau medium. Le phénomène est observable aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne avant-guerre. Il le sera également dans les autres pays européens dans les années 50-60.

    La première diffusion en télévision d'une pièce de théâtre a eu lieu aux Etats-Unis, le 11 septembre 1928. La pièce diffusée était The Queen’s Messenger de J.Hartley Manner (1899) - Il s'agit d'une pièce à deux personnages narrant l'histoire d’un officier britannique à Berlin aux prises avec une charmante espionne russe.

 losangebleu.gif (198 octets) Les premières diffusions en Grande-Bretagne

    15 décembre 1928. Première diffusion, en recourant à la télévision électrique en 30 lignes de John Logie Baird : Box and Cox : 4 personnages dont un chat

    30 septembre 1929 : début des transmissions régulières de la BBC avec le système 30 lignes de Baird : programme de vaudeville

    14 juillet 1930 : The Man with the Flowers in His Mouth (L’uomo dal fiore in fiocca, 1923) de Pirandello (producer : Lance Sieveking, durée : 30 minutes). La même pièce sera diffusée le 20 juillet 1937 pour la première diffusion électronique. Le producteur Lance Sieveking a enregistré en VHS en 1967 une reconstitution de la captation originale, en utilisant la technologie de la télévision en 30 lignes de Baird.  La bande sonore originale ainsi que les décors originaux ont également été utilisé. Cette reconstitution est disponible en Real Video sur le site de Don McLean.

    Les techniques utilisées étaient évidemment très frustres : un seul acteur à la fois devant la caméra, maquillages en lignes bleues pour accentuer les lignes du visage et en jaune pour le front et les joues, etc. La BBC refusa d’identifier les acteurs, craignant de susciter un phénomène de vedettariat similaire à celui qui existait dans le monde du théâtre et du cinéma.

    Il est intéressant de constater qu'au début, les dirigeants de la BBC étaient sceptiques sur la possibilité de diffuser du divertissement à la télévision. Un texte publié le 23 octobre 1936 par Gerald Cock, le premier directeur de télévision, est édifiant à cet égard. Cock imagine que le temps de diffusion quotidien sera restreint à 4 heures par jour et que le téléspectateur les suivra avec attention, à la différence du "background listening" qui caractérise l'écoute de la radio. Il imagine que la télévision conviendra pour la diffusion de l'information, qu'elle vaudra essentiellement par le fait de diffuser du direct, mais qu'elle ne pourra pas concurrencer le cinéma.

    Cependant on trouve également des avis plus perspicaces. Dans le BBC Year Book de 1931, un producteur de dramatique radio, Tyrone Guthrie écrit que "Dans sa fusion avec les arts visuels, le drame radiophonique va perdre son individualité et ses vertus, mais qu’il trouvera alors seulement sa véritable estime populaire : il deviendra alors seulement la méthode la plus populaire de divertissement, et en conséquence le moyen le plus féroce de propagande dans l’histoire du monde ".. L’auteur de dramatique R.C. Sherriff écrit à la même époque que " si l’invention devient trop parfaite, elle va conduire la plupart des gens à rester à la maison plutôt que d’aller au théâtre ".

losangebleu.gif (198 octets) Les programmations régulières à la BBC

    Les émissions régulières de la BBC utilsant le système de télévision électrique de EMI  en 405 lignes ont commencé le 2 novembre 1936. Dès le 6 novembre, dans l'après-midi, diffusion de scènes de la pièce Marigold, une comédie écossaise de Allen Harker et F.R. Pryor, qui était, en soirée, jouée au Royalty Theatre.

    De 1936 à 1938, la fiction va rapidement prendre une place importante dans la programmation. Les pièces de théâtre sont souvent programmées le dimanche soir, en vue de permettre l'audience collective. Elles étaient ensuite souvent rejouées et rediffusées le mardi. Il s'agit essentiellement de reprises de succès des théâtres du West End, dans des formes abrégées. Ce type de programmation correspond tout à fait à l'idéologie de Reith et permet de légitimer le nouveau medium auprès des couches cultivées de la société britannique. Parmi les œuvres diffusées, on trouve :

Murder in the Cathedral de T.S. Eliot (1935)

Extraits de Julius Caesar, Twelfth Night, Macbeth, Romeo and Juliet de Shakespeare

Jane Eyre de Charlotte Brontë

The Proposal d’Anton Tchekov

Alice Through the Looking Glass et Alice in Wonderland, d'après Lewis Carroll

The Importance of Being Earnest d’Oscar Wilde

The Tell-Tale Heart d’Edgar Allan Poe

Anna Christie, The Emperor Jones , Marco Millions d'Eugene O'Neill

How He Lied To Her Husband et Androcles and the Lion de George Bernard Shaw

The Ascent of F6 de Christopher Isherwood,

Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand,

Villa for Sale de Sacha Guitry.

    La première pièce écrite spécialement pour la télévision : Condemned To Be Shot de R.E.J. Brooke, diffusée le 4 mars 1939. Il s'agit d'une pièce écrite à la première personne. La caméra de télévision est un des personnages, la figure centrale de la pièce, avec sa propre voix off.

    Durant sa première période de diffusion électronique (26 août 1936 - 1er septembre 1939) environ 400 dramatiques ont été diffusées. Par comparaison, NBC a diffusé 153 dramatiques entre 1936 et 1942.

    Commentaire d’un critique dramatique, Ashley Dukes (Theatre Arts Monthly, 22 April 1938) : " Pour des raisons difficilement explicables par la logique, la reproduction télévisée d’une représentation diffère de sa reproduction sur l’écran de cinéma. Le transfert de l’image est aussi vivant et direct que sa réalisation est immédiate et ceci alors que le spectateur le plus proche est hors de vue des acteurs et que le plus éloigné se trouve peut-être à cent miles. Les auteurs font de leur mieux pour parler et s’exprimer comme ils le souhaitent et la direction est plus efficace non pas quand elle utilise des trucs mais qu’elle permet la pleine expression. Tel est le drame télévisé tel qu’il apparaît aujourd’hui ".

 losangebleu.gif (198 octets) L’apparition des genres

    On constate dès cette période l'apparition de quelques genres où la fiction TV britannique va exceller par la suite :

     - le feuilleton sentimental : Le premier feuilleton (adapté d'un feuilleton radio diffusé en 1932) a été diffusée en juillet-août 1938. Il s'agit de Ann and Harold (3 épisodes de 20 minutes et 2 épisodes de 15 minutes). Il s'agit de séquences sentimentales dans la vie d'un couple de la London Society.

      - le thriller : la première adaptation d'une nouvelle d'Agatha Christie, Love From a Stranger (90 minutes) est diffusée le 23 novembre 1938 ; la série "Telecrime" sera diffusée d'août 1938 à juillet 1939. (épisodes de 10 à 20 minutes). La série reprendra en 1946.

      - la science-fiction : la pièce prophétique de Karel Capek R.U.R. mettant en scène des robots est diffusée le 11 février 1938.

     - le fantastique : The Tell-Tale Heart, adaptation d'une nouvelle d'Edgar Allan Poe.

losangebleu.gif (198 octets) Techniques

    L'essentiel de l'esthétique repose sur l'utilisation du direct. Les pièces étaient transmises d'un, voir de plusieurs studios, avec plusieurs décors. Des interruptions, dues à des défaillances de caméras étaient fréquentes.

    Des séquences cinématographiques extraites du film de Pabst Westfront 1918 sont insérées dans la représentation de la pièce théâtrale Journey's End de R.C. Sherriff diffusée le 11 novembre 1937.

   Des pièces filmées à la télévision peuvent ensuite être reprise au cinéma : ex. Gas Light, pièce de Patrick Hamilton, montée au Apollo Theatre par Gardner Davies, est diffusée par la BBC le 19.3.1939 est ensuite filmée par le cinéma par Thorold Dickinson (1940) puis, pour la MGM par Cukor (titre français : Hantise, 1944).

    Au départ les pièces sont tournées en studio, mais dès 1938, des enregistrements sont réalisés en direct des théâtres du West End, parfois en avant-première. Cette pratique est à l'origine d'un débat qui n'est pas éteint, particulièrement en Grande-Bretagne : la télévision sert-elle à la promotion des formes de culture antérieure plutôt que de rechercher son esthétique propre ?

losangebleu.gif (198 octets) L’âge d’or des dramatiques TV (1950-1970)

    Après la guerre, la BBC reprend la pratique des dramatiques télévisées, diffusées le dimanche soir, suivant trois lignes éditoriales  :

    - recours au répertoire (Shakespeare, Shaw, Wilde,...)

    - adaptations dramatiques de romans (Dickens, soeurs Brontoë, H.G. Wells, Conan Doyle,...). En 1954, une adaptation du Nineteen Eighty-Four de George Orwell

    - recours aux auteurs contemporains : ex. J.B. Priestley, The Rose and Crown, 27 August 1946

    De 1955 à 1959, Sunday-Night Theatre sur BBC présente des oeuvres originales créées pour la télévision. A partir de 1956, elle se voit concurrencée dans ce domaine par la télévision privée de Londres avec la série Armchair Theatre (ABC TV, 1956-1969, Thames TV 1970-1974).

    La dramatique télévisée va connaître un âge d’or. Une société de production spécialisée, H.M. Tennent Globe Productions passe des contrats avec des scénaristes qui sont payés 1500£ pour deux pièces par an. Recherche de jeunes talents. Envol dans les années 60 avec la série " Armchair Theatre " diffusée par ABC TV et dirigée par Sydney Newman. Sydney Newman était un canadien qui importe en Grande-Bretagne le concept de série dramatique, développé aux Etats-Unis et qui a donné naissance à une génération d’auteurs spécialisés dans l’écriture de " teleplays " (Paddy Chayevsky, Rod Serling, Reginald Rose)

    En 1959, " Armchair Theatre " diffuse essentiellement des pièces d’auteurs américains, mais Newman recherche des sujets et des auteurs britanniques. Newman invente la fonction de " story editor ", au départ prospecteur de manuscrit. La fonction évolue ensuite vers la défense des intérêts de l’auteur auprès du producteur. Par la suite les " story editors " deviennent des producteurs. De là le fait que les producteurs de télévision britanniques se distinguent généralement par leurs bonnes connaissances littéraires.

    Newman adopte une ligne de pièces sur les sujets britanniques contemporains, mais inclut de temps à autre des adaptations d’oeuvres littéraires reconnues (ex. : The Last Tycoon de F. Scott Fitzgeerald, adapté par Don Mankiewiecz (27.12.1959) ; The Picture of Dorian Gray d’Oscard Wilde, adapté par John Bethune (22.1.1961)

    Les pièces écrites pour la télévision connaissent un succès remarquable. A Night Out d’Harold Pinter arrive en tête des scores d’audience.

      Réponse de la BBC : " The Wednesday Play " et : " The Sunday Night Theater " (produit par Val Gielgud, disciple de Reith). En 1963, Newman passe à la BBC. et sous sa direction, " The Wedsnesday Play " réalise régulièrement des audiences de 10 à 12 millions de téléspectateurs.

    Dominante de pièces contemporaines, mais également quelques sujets historiques :

The White Falcon, 1956 (amours d’Henry VIII et d’Ann Boleyn)

The Trial of Mary Lafargue, 1957 (histoire d’une assassine dans le Paris de 1840)

losangebleu.gif (198 octets) Importance de la "dramatique TV"

    La dramatique britannique a revêtu une importance considérable dans l'évolution de la création télévisée. Elle a non seulement permis de légitimer la télévision comme pratique culturelle reconnue et ce beaucoup plus qu'en France. Elle est aussi devenue un laboratoire de création. Jusqu’au début des années 70, le   BBC Drama Department reconnaissait aux editors " the right to fail ", le droit de se tromper. Les programmes de dramatiques sont ainsi devenus de véritables viviers pour les auteurs de télévision (Harold Pinter, Dennis Potter,.Malcom McKay, Ken Loach..). Des séries populaires et des films de cinéma ont trouvé leur origine dans un " single play ". Enfin, les programmes de dramatiques ont assuré du travail aux scénaristes, aux acteurs.

    La dramatique TV se prolonge beaucoup plus tard qu’en France, mais connaît un déclin à partir de la fin des années 60 (départ de Newman en 1967, réduction des budgets, enregistrement préalable, appauvrissement des textes,...). Son évolution vers des formes radicales d'expression fera l'objets des critiques  des puritains, coordonnées  par les campagnes de presse de Mrs Whitehouse.

    Un essai de renouvellement du genre aura lieu sur Channel 4 en 1982 avec la diffusion d'une adaptation par David Elgar du roman de Dickens The Life and Adventures of Nicholas Nickleby  1982) interprétée par la Royal Shakespeare Company. Ce spectacle en 4 actes d'une durée de 9 heures de scène fut un véritable événement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

losangebleu.gif (198 octets) Bibliographie

HAWES, W.,   American Television Drama. The Experimental Years, The University of Alabama Press, 1996. (Cet ouvrage contient également de précieuses informations sur les origines des dramatiques TV britanniques).

Bibliographie "Théâtre et télévision"

PICON-VALLIN, B. (sous la direction de), Les écrans sur la scène, Tentations et résistances de la scène face aux images, L'Age d'Homme, Lausanne, 1998.

L'histoire du théâtre du XXe siècle est remplie d'exemples fameux de plateaux envahis d'écrans, de cinéma ou de télévision - de Meyerhold à Sellars, de Piscator à Svoboda, d'Eisenstein à Peyret.

Fruit du travail collectif de l'équipe "Théâtre et cinéma" du Laboratoire de recherches sur les arts du spectacle, ce livre s'attache à recenser, contre certaines attitudes de repli frileux et à partir d'analyses de spectacles montés durant les deux dernières décennies, en Europe, aux Etats-Unis, au Canada, les différents usages des écrans installés sur une scène, les réussites, les échecs, les dangers.

 

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Histoire de la télévision      © André Lange
Dernière mise à jour : 03 février 2002