ART VIDEO - ARTS GRAPHIQUES - SCULPTURE

Roland BALADI (Né le 12 juillet 1947)

    Roland Baladi, à travers diverses formes d'expression, prend souvent la télévision - et d'une manière générale les objets de la vie quotidienne - comme thème de ses oeuvres. En sculptant dans le marbre de Carrare la Fiat Topolino, des aspirateurs, des fers à repasser ou encore des postes de radio et des téléviseurs, il magnifie les créations du design contemporain, en leur assurant une pérennité que leur fonction initiale, malgré le design, risquait de ne pas leur conférer.






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R. BALADI, From Mike to Marshall with Love,  marbre de
Carrare, 52X33X40, 19875. (collection Eric Frank, London).
Reproduction autorisée par l'artiste à partir de son site.

 

 

Roland BALADI, TV Camera , marbre de Carrare, aprox 145x80x80, 1982

Cette caméra à été commandée par l'agence CLM BBDO - Photo
aimablement communiquée par l'artiste.
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SANS RANCUNE McLUHAN SIGNE MICHELANGELO


Interview de Roland Baladi par Franck Maubert (Art Press, avril 1981, aimablement communiquée par l’artiste)


Combien de temps te faut il pour tailler une sculpture ?

    Quelques millions d’années pour que le marbre se forme et des poussières pour que le lui en donne une. Il y a un proverbe chinois qui dit que le temps ne respecte pas ce que l’on fait sans lui .

Comment tout cela a t-il commencé ?

    D’une manière extrêmement simpliste, une nuit.. à cette époque, en 75 si mes souvenirs sont exacts. Je faisais des bandes vidéo... Donc une nuit, je vois en rêve un moniteur vidéo an marbre de Carrare. Le lendemain. je notais l’idée, et quelques mois plus tard, avec l’aide de l’atelier Nicoli à Carrare, le moniteur était réalisé. C’est celui que tu as vu au Nouveau Musée à côté des pièces de Paik, Campus, Viola, etc. J’ai été un des premiers en France à réaliser des bandes vidéo. Je pensais vraiment que c’était le medium de l’avenir, je le pense toujours à condition de faire du broadcast, d’utiliser le réseau hertzien et bientôt les satellites. Mais jusqu’à présent, sauf rares exceptions aux Etats -Unis, le travail vidéo des artistes est uniquement montré dans les musées, le moniteur posé sur un socle, avec rarement des sièges devant. Mes pièces vidéo sont donc conçues comme des sculptures, elles durent un temps indéfini; une heure renouvelable en forme de boucle et il n’est pas indispensable d’en voir l’ensemble ni même un moment particulier, le premier déclic se produisant quand on a compris de quoi il s’agit le deuxième relevant du plaisir : regarder, entendre, naturellement, pas d’histoire...

Tu fais référence à
Ecrire Paris ou à Périphérique ?

    Absolument. Ces bandes ont été montrée à l’ARC à "Confrontation Video" en 74, par la suite j’ai fait des vidéos ou l’action se réduisait de plus en plus jusqu’à dans Watch my face to read my thoughts, je me contente de montrer mon visage, sans un mot en train de penser très fort à quelque chose que le cherche à communiquer au visionneur. Je ne savais pas alors que je ferais un moniteur an marbre et ce n’est que très récemment que l’ai compris que
Watch my face portait les prémices de From Mike to Marshall qui, lui, justifie tout à fait le socle sur lequel on l’aurait de toute façon posé. Je ne sais plus pourquoi je te dis tout ça... ah oui tu m’as demandé comment cela avait commencé...; dans un rêve.

Il faut rêver de toute façon à cent pour cent. Et vivre son rêve... Et là c’est très bien que tu aies réalisé la télévision en question !

    Il se trouve que je n’avais jamais eu de télévision quand j’étais gosse.

C’est une très belle explication. Mais pourquoi ensuite ces objets quotidiens, les objets de la ménagère ou du confort moderne, ou du rêve... il s’agit bien du rêve des années 1960-65, pas de celui de 1980. Le rêve progressiste d’après guerre.

    C’est à dire, 50-55. Tu as remarqué ça ? Tu as vu ? Tous mes objets sont à peu prés de cette époque. Quand j’étais adolescent, je regardais les objets. Je ne dessinais pas des arbres, des maisons, je dessinais le poste de radio que l’avais chez moi... c’est pour ça que j’ai pu la reproduire an marbre, je m’en souvenais parfaitement j’avais dessiné tous les détails. Je dessinais le mieux que je pouvais ce poste de radio, je l’aimais, je le trouvais très beau. Elle me suis toujours intéressé à ces choses-là. J’ai fait une exposition chez Annick Le Moine qui s’appelait "Les machines à se retrouver". Ce n’étaient pas des vieilles machines, ce n’était pas de l’électroménager...

C’était ta première exposition ?

    Non, j’avais déjà exposé à l’ARC, avec Gaudibert, mais des machines qui étaient exactement à l’opposé de ce que le fais aujourd’hui. C’étaient des machines très fonctionnelles qui avaient un but très précis. Je m’intéressais à la participation... Il s’agissait pour moi de faire réaliser le travail par le public... Celui-ci faisait réagir ou non las machines qui étaient les témoins de son mouvement, de ses paroles. Il y avait même un environnement qui lui permettait de dessiner lui-même avec
Le Mur à graffitis éphémères. Mais très vite, après cette exposition, l’ai compris qu’il s’agissait d’un cul-de-sac.

C’est à ce moment-là que tu t’es mis à réaliser les objets en marbre ?

    Non. Entre cette exposition et les objets an marbre, il y a le
Bas-relief solaire que tu connais et qui est aussi une manière de ne pas faire les choses soi-même. Mais au lieu de les faire faire par le public, je les faisais faire par le soleil. Je crois que c’est une bonne transition étant donné que c’est extrêmement technologique (j’utilisais par exemple l’ordinateur) mais aussi parfaitement statique. Je n’utilisais pas l’électricité comme dans les pièces précédentes. Rien ne bougeait. L’image était révélée par le soleil sans qu’il y ait de mécanisme mobile. Les choses que le fais maintenant gardent une nostalgie de l’électricité. Mais qui n’ont aucun mouvement. Qui n’ont qu’une apparence.

Tu es un artiste de l’archéologie contemporaine. Aujourd’hui, on classe pratiquement monuments historiques des usines entières qui ne fonctionnent plus, et on les garde comme témoins d’une époque.

    Je vais ta raconter une histoire assez drôle. J’ai été caméraman au Liban, après être parti d’Egypte. J’ai travaillé pendant six mois sur caméra Thomson. Emmanuel Deschamps m’a commandé une caméra an marbre. Pas une caméra de télévision, une caméra de cinéma, mais je l’ai convaincu qu’une caméra de télé serait beaucoup plus actuelle. Il a accepté et j’ai passé à peu près trois mois avec une styliste, une spécialiste, pour retrouver les objets. Elle a recherché cette caméra sur laquelle j’avais travaillé. Je voulais que ce soit cette caméra, et aucune autre au monde. Chez Thomson, ils n’en ont pas. ils n’en ont pas gardé.

Ça te semble curieux ?

    Très curieux. Il y a une personne chez Thomson, Monsieur Poinsignon, qui rêve d’une mémoire technique. une espèce de musée de ce qui a été fait, et tous les jours. il souffre de voir détruire des choses. Cette caméra, je suis en train de le redessiner à partir de photos... La seule reproduction en volume qui existera de cette caméra sera ma caméra en marbre.

Est-ce que lu es intéressé par la bataille avec le matériau ?

    Oui, c’est une expérience presque initiatique. Zen en quelque sorte. Lorsque tu teilles le marbre, tu as, par exemple, un angle: il n’y a qu’un seul point sur lequel tu dois frapper pour qu’un éclat intéressant se casse et s’échappe. Si tu tapes trop près du bord, tu enlèves un petit éclat et les autres éclats deviennent plus difficiles à avoir, l’angle s’est arrondi. Ca n’est donc pas intéressant C’est une mauvaise stratégie. Si tu tapes trop loin du bord, tu peux donner vingt coups et rien ne bouge. Il n’y a qu’un point juste. Si tu trouves ce point, sans avoir à le rechercher, un plaisir immense se dégage de l’économie de l’énergie. Pour moi, c’est une école. Ça m’apprend, dans le vie par exemple, à ne donner qu’un coup de téléphone aux gens que je veux atteindre. Pas quinze fois, tu vois. Ne pas vouloir au-delà de mon pouvoir. D’ailleurs, c’est quand je suis rentré un soir et que j’ai vu ma femme dans un corps à corps sanglant avec le téléphone - elle cherchait à joindre quelqu’un avant le week-endcomme si sa vie en dépendait - que l’ai compris que le téléphone en marbre participait moins d’une idée que d’un état.. l’état pierre.

Je, vais être violent.. Est-ce que ce n’est pas un manque d’imagination, un manque d’obsession intérieure, que de faire simplement des objets qui t’entourent. Des objets qui entourent tout le monde.

    Est-ce que ce n’est pas un manque d’imagination, en pleine renaissance, de sculpter, à Florence, des Christ, des vierges...Le problème est le même. Absolument Le problème est de vivre dans son siècle. Alors est-ce qu’il faut vraiment vivre son siècle et avec lui, ou est-ce qu’il faut partir sur d’autres voies qui sont les voies intérieures? Il y a une série d’expositions qui s’appelle
" les peintres témoins de leur temps " . Cette expression m’est familière. Je la trouve totalement absurde. D’abord, souvent ces artistes ne sont pas tellement de leur temps. Tant mieux pour eux . Si les artistes ne sont pas au moins témoins de l’intemporel, qui va s’occuper de ça? Et moi, je n’ai pas du tout l’impression qu’en faisant un téléphone le suis témoin de mon temps.

Non, je ne veux pas dire spécialement des années 50. Je veux dire d’une partie du siècle, d’une grande partie du siècle.

    Encore une fois, j’étais adolescent quand toutes ces choses apparaissaient. Je me rends compte de ce qu’a été pour ma mère l’apport d’une machine à laver. C’était faramineux. Bien sûr. Ça me parait important C’est le début d’une autre vie. C’est le problème de toutes les techniques et de savoir s’il faut vivre avec les progrès qui sont réalisés et s’en servir, ou pas. Souvent les artistes ont refusé le siècle dans lequel ils vivaient ils vivaient leur monde intérieur, qui était par fois intemporel, c’est sûr. En fait, c’est un monde qui n’existe pas. Souvent, moi, j’ai envie de vivre au XlXéme. Et les artistes qu vivaient au XlXème n’avaient pas envie de vivre ce siècle la. Ils disaient: moi, j’étais fait pour vivre un autre monde, un autre siècle, alors ? J’ai l’impression dans le fond que le travail qui se rapporte à ce siècle n’est pas fait pour celui-là. Mais le crois que tous les artistes se trompent lorsqu’ils parlent de leurs idées. Probablement je me trompe. C’est pour ça que je dis " j’ai l’impression " . Daumier pensait faire des dessins humoristiques... Aujourd’hui, on appellerait ça " art sociologique " . Je ne sais pas si la réciproque est vraie.

Moi je trouve ça très drôle. Restant dit que ton travail a un caractère funéraire...

    Je n’en ai pas la moindre conscience, mais je trouve que c’est très aimable à lui. Rappelles-toi, Malraux disait que " la civilisation est née avec l’invention du tombeau ", elle mourra de l’incinération anonyme....

 

 

On trouvera sur le site de Roland Baladi les reproductions :
- le téléviseur en marbre de Carrare From Mike to Marshall with Love (1975, 52X33X40, collection Eric Frank, London),
- des oeuvres en marbre (dont un téléviseur) exposées en 1979 à la Galeria Naviglio,
- de la série de toiles acrylic Réseau hertzien (1985, exposition à la Galerie Paradis de Nice en 1992), qui restituent la moire linéaire des images de télévision,
- de l'installation vidéo Ecrire Paris avec les rues de cette ville (Installaton à l'ARC Paris, 1975, avec plan de Paris, bande magnétique, moto et caméra).

Un téléviseur en marbre de Roland Baladi est reproduit en exergue du numéro hors série des Cahiers du Cinéma "Où va la vidéo ?" (1986).


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Histoire de la télévision      © André Lange
Dernière mise à jour : 31 décembre 2001