Antoine GALLAND, 
"L'histoire du Prince Ahmed et de la fée Pari-Banou", 
in Les mille et une Nuits, Paris, 1704-1717.

 

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"Prinz Achmed und die Fee Paribanu", chromo Liebig, s.d.


Un conte introduit dans Les mille et une Nuits par Antoine Galland 

    "L'histoire du Prince Ahmed et de la fée Pari-Banou" est un des plus célèbres contes des Mille et une Nuits. Il ne fait cependant pas partie du corpus arabe classique. Comme l'Histoire d'Ali Baba et des quarante voleurs et celle d'Aladdin, ce conte a été introduit dans les Mille et une Nuits par Antoine Galland, qui fut le premier à traduire les Nuits en français (1704-1717). La traduction de Galland a été rééditée à de nombreuses reprises et elle a également été la base des traductions dans d'autres langues occidentales, telles que l'anglais ou l'allemand. On sait à présent que ces divers ajouts de Galland proviennent de récits rapportés par Hanna Diab, un chrétien maronite originaire d'Alep que le voyageur Paul Lucas avait amené à Paris pour lui faire rencontrer Galland. La première rencontre entre Galland et Hanna Diab eût lieu le 25 mars 1709. Diab conta à Galland quatorze histoires, dont sept figurent dans les Nuits.

    On ne connaît pas les origines exactes de "L'histoire du Prince Ahmed et de la fée Pari-Banou", qui ne figurent pas dans le corpus arabe originel, antérieur à la traduction de Galland. Elle apparaît dans certaines versions arabes, comme l'édition de Calcutta de 1830 ou l'édition égyptienne Boulak de 1835, mais il est possible qu'il s'agisse d'une retraductions vers l'arabe de l'édition Galland.

  Le récit

    Un sultan indien a trois fils, Houssain, Ali et Ahmed. Tous trois sont amoureux de leur cousine Nourounnihar ("lumière" en arabe) et prétendent l'épouser. Pour les départager, le sultan les invite à voyager séparément et à ramener un présent rare et singulier. Il promet sa nièce en mariage à celui qui apportera le présent le plus original. Houssain découvre un tapis magique au royaume de Bisnagar. Ahmed découvre à Samarcande une pomme miraculeuse qui guérit toutes les maladies. Quant à Ali, il achète à un marchand de Shiraz un tuyau d'ivoire qui lui permet de voir au loin. Les trois frères se rencontrent pour comparer leurs trois présents. Grâce au tuyau d'ivoire, ils découvrent que la princesse est mourante. Le tapis magique leur permet d'arriver à temps pour la sauver grâce à la pomme magique. Le sultan refuse de départager ses trois fils, considérant que chacun des trois objets magiques a été nécessaire pour sauver la vie de la princesse. Il invite alors les trois frères à partictper à un concours de tir à l'arc. celui dont la flèche arrivera le plus loin pourra épouser la princesse. La flèche tirée par le prince Ahmed n'est pas retrouvée et c'est le prince Ali qui épouse la princesse. Le prince Ahmed part à la recherche de sa flèche et découvre que c'est la fée Peri-Banou qui en a prolongé la trajectoire. Il épouse la fée. Schaibar, le frère de Peri-Banou, tue le sultan et installe son beau-frère et sa soeur sur le trône.

Le tuyau d'ivoire

    Comme le bassin de Nectanébo ou comme le miroir magique de Lucien, le tuyau d'ivoire constitue une dispositif permettant la vision à distance. Voici l'extrait du conte où ce dispositif est présenté :

    (...) "Le lendemain, pendant que les marchands ouvraient leurs ballots, de marchandises, le prince Ali, qui ne voyageait que pour son plaisir, et qui ne s'était embarrassé que des choses nécessaires pour le faire ,commodément, après avoir changé d'habit, se fit conduire au quartier où se vendaient les pierreries, les ouvrages en or et en argent, brocarts étoffes de soie, toiles fines, et les autres marchandises les plus, rares et les plus précieuses. Ce lieu, qui était spacieux et bâti solidement, était voûté, et la voûte était soutenue de gros piliers, autour ,desquels les boutiques étaient ménagées de même que le long des murs, tant en dedans qu'en dehors, et il était connu communément à Shiraz sous le nom de bezestein. D'abord le prince Ali parcourut le bezestein en long et en large, de tous les côtés, et il jugea, avec admiration, des richesses qui y étaient renfermées, par la quantité prodigieuse des marchandises les plus précieuses, qu'il y vit étalées. Parmi tous les crieurs qui allaient et venaient, chargés de différentes pièces en les criant à l'encan, il ne fut pas peu surpris d'en voir un qui tenait .à la main un tuyau d'ivoire, long d'environ un pied et de la grosseur d'un peu plus d'un pouce, qu'il criait à trente bourses. Il s'imagina d'abord que le crieur n'était pas dans son bon sens. Pour s'en éclaircir, en s'approchant de la boutique d'un marchand: « Seigneur, dit-il au marchand, en lui montrant le crieur, dites-moi, je vous prie, si je me trompe: cet homme, qui crie un petit tuyau d'ivoire à trente bourses, a-t-il l'esprit bien sain? - Seigneur, répondit le marchand, à moins qu'il ne l'ait perdu depuis hier, je puis vous assurer que c'est le plus sage de nos crieurs et le plus employé, comme celui en qui on a le plus de confiance, quand il s'agit de la vente de quelque chose de grand prix; et, quant au tuyau qu'il crie à trente bourses, il faut qu'il les vaille, et même davantage, par quelque endroit qui ne paraît pas. Il va repasser dans un moment; nous l'appellerons, et vous vous en informerez par vous-même; asseyez-vous cependant sur mon sofa, et reposez-vous. »

    Le prince Ali ne refusa pas l'offre obligeante du marchand; et peu ,de temps après qu'il se fut assis, le crieur repassa. Comme le marchand l'eut appelé par son nom, il s'approcha. Alors, en lui montrant le prince Ali, il lui dit: « Répondez à ce seigneur, qui demande si vous êtes dans votre bon sens, de crier à trente bourses un tuyau d'ivoire qui paraît de si peu de. valeur. J'en serais étonné moi-même, si je ne . savais pas que vous êtes un homme sage. » Le crieur, en s'adressant au prince Ali, lui dit: «Seigneur, vous n'êtes pas le seul qui me traite de fou, à l'occasion de ce tuyau ; mais vous jugerez vous-même si je le suis, quand je vous en aurai dit la propriété; et j'espère qu'alors vous y mettrez une enchère, comme ceux à qui je l'ai déjà montré, qui avaient une aussi mauvaise opinion de moi que vous. »

    - Premièrement, seigneur, poursuivit le crieur en présentant le tuyau au prince, remarquez que ce tuyau est garni d'un verre à chaque extrémité, et considérez qu'en regardant par l'un des deux, quelque chose qu'on puisse souhaiter de voir, on la voit aussitôt. -je suis prêt à vous faire réparation d'honneur, reprit le prince Ali, si vous me faites connaître la vérité de ce que vous avancez. » Et, comme il avait le tuyau à la main, après avoir observé les deux verres: « Montrez-moi, continua-t-il, par où il faut regarder, afin que je m'en éclaircisse. » Le crieur le lui montra. Le prince regarda et, en souhaitant de voir le sultan des Indes, son père, il le vit en parfaite santé, assis sur son trône, au milieu de son conseil. Ensuite, comme après le sultan, il n'avait rien de plus cher au monde que la princesse Nourounnihar, il souhaita de la voir, et il la vit assise à sa toilette, environnée de ses femmes, riante et de belle humeur. Le prince Ali n'eut pas besoin d'autre preuve pour se persuader que ce tuyau était la chose la plus précieuse qu'il y eut alors, non seulement dans la ville de Shiraz, mais même dans tout l'univers; et il crut que, s'il négligeait de l'acheter, jamais il ne rencontrerait une rareté pareille à remporter de son voyage, ni à Shiraz, quand il y demeurerait dix ans, ni ailleurs. Il dit au crieur: «Je me rétracte de la pensée déraisonnable que j'ai eue de votre peu de bon sens, mais je crois que vous serez pleinement satisfait de la réparation que je suis prêt à vous en faire, en achetant le tuyau. Comme je serais fâché qu'un autre que moi le possédât, dites-moi au juste à quel prix le vendeur le fixe: sans vous donner la peine de le crier davantage et de vous fatiguer à aller et venir, vous n'aurez qu'à venir avec moi; je vous en compterai la somme. » Le crieur lui assura avec serment qu'il avait ordre de lui en porter quarante bourses; et, pour peu qu'il en doutât, qu'il était prêt à le mener lui-même. Le prince indien ajouta foi à sa parole: il l'emmena avec lui; et, quand ils furent arrivés au khan où était son logement, il lui compta les quarante bourses, en belle monnaie d'or, et, de la sorte, il demeura possesseur du tuyau d'ivoire.

    Quand le prince Ali eut fait cette acquisition, la joie qu'il en eut fut d'autant plus grande que les princes ses frères, comme il se le persuada, n'auraient rencontré rien d'aussi rare ni d'aussi digne d'admiration, et ainsi que la princesse Nourounnihar serait la récompense des fatigues de son voyage.(...)"

Une source indienne ?

Un commentateur britannique, John Crocher, émet l'hypothèse que l'histoire provient du fonds du Kathasaritsagara (Océan des rivières de contes), récits en sanskrit du 11ème siècle après J.C. On trouve en effet dans ce recueil une histoire où la structure de base est similaire : trois prétendants sauvent la fille du roi Trivikramasena grâce à leurs pouvoirs complémentaires : l'un est un valeur guerrier, un autre dispose d'un chariot magique qui permet de se déplacer rapidement et le troisième dispose  d'un savoir éminent. L'homme au savoir éminent sait immédiatement identifier l'endroit où la princesse a été enlevée. A la différence de l'"Histoire d'Ahmed", le roi décide de donner sa fille au guerrier. (1)

Autre version du conte

    Le conte figure également dans la traduction de Charles Mardrus des Mille et une Nuits. Cette traduction, publiée entre 1899 et 1904, est basée sur une édition égyptienne des Nuits (édition Boulak, 1835). Elle est cette fois intitulée "Histoire de la princesse Nourennahar et de la belle Genia".Elle est racontée par Sharrazade entre la 807ème et la 814ème nuit. Les trois frères s'appellent cette fois Ali, Hassan et Hossein. C'est au prince Hassan qu'il revient cette fois de découvrir le tuyau d'ivoire.

Eléments de bibliographie

    Les Mille et une Nuits, traduction d'Antoine Galland, douze volumes petit-in 12°, chez la veuve de Claude Barbin, Paris, 1704-1717.  (Nous citons cette traduction d'après sa réédition par la Guilde du Livre, Lausanne, 1960).

    Les Mille et une Nuits, Contes traduits par Joseph Mardrus, 11 volumes dans La Revue Blanche, Paris, 1899-1902 et 5 volumes chez Charpentier et Fasquelle, Paris, 1903-1904. La traduction Mardrus est à présent disponible dans la collection Bouquins, Robert Laffont, Paris, 1980. (9ème réimpression en 1995).

    CHAUVIN, V., , Bibliographie des ouvrages arabes ou relatifs aux Arabes, publiés dans l'Europe chrétienne de 1810 à 1885, Liège, 1892.

    ELISSEEF, N., Thèmes et motifs des Mille et une nuits, essai de classification, Institut français de Damas, Damas, 1949.

(1) "Douzième flot", "Sasankavati", texte traduit par Christine Chojnacki,  in SOMADEVA, Océan des rivières de contes, coll. "La Pléiade", Gallimard, Paris, 1997, pp.924-927.

 

 

 

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Histoire de la télévision      © André Lange
Dernière mise à jour : 27 janvier 2002