Jules VERNE, 
Le Château des Carpathes
, 1892

 

"Franz de Télek !..." s'écrie Rodolphe de Gorz. 
Illustration de L. Benett pour l'édition Hertzel du Château des Carpathes, 1892.

    Le Château des Carpathes, un des romans les plus populaires de Jules Verne, est paru pour la première fois en feuilleton dans Magasin, vol. 55, no. 649 (1er Janvier 1892) - vol. 56, no. 672 (15 décembre 1892).

    Dans le village  de Werst, en Transylvanie, circulent des rumeurs sur des phénomènes inquiétants perceptibles dans le château abandonné.  Le comte Franz de Telek qui voyage pour oublier la mort de sa fiancée, la cantatrice Stillia, arrive à Werst. Il apprend que le château appartenait à Rodolphe de Gortz, qui l'avait maudit au moment de la mort de Stillia. Il finit par percer le mystère : l'inventeur maudit Orfanik a mis au point une système inédit, "un simple artifice d'optique", qui permet à Rodolphe de Gortz de revoir Stillia en scène. Franz de Telek arrive à pénétrer dans le château, entend et voit Stillia chanter. Mais lorsqu'il se précipite vers elle, Rodolphe de Gortz la poignarde et la glace du système dans laquelle elle apparaissait vole en éclats. Franz devient fou et le château explose.

    Dans Le Fleuve Alphée, Roger Caillois évoque ce système : "Je préférais Le Château des Carpathes, annonce d"une sorte de télévision ou de cinéma en relief. La projection d'images enregistrées y remplace les apparitions de fantômes du roman noir (...)"(1). Cette interprétation est contestée par un autre commentateur, Jean-Louis Leutrat : "Le Château des Carpathes propose peut-être une préfiguration, assez fruste il est vrai, des hologrammes, mais certainement pas de la télévision". (2).

    A vrai dire, il importe peu de déterminer si ce "simple artifice d'optique", dont Jules Verne ne nous donne évidemment pas le descriptif technique, est un système de télévision, d'hologramme ou un phonographe couplé d'un magnétoscope. Le roman de Verne est clairement marqué par les développements de l'électricité et des télécommunications caractéristiques des années 1880. Le nom même de Telek (que l'on retrouvera dans Le secret de Wilhelm Storitz) n'évoque-t-il pas le terme de télécommunications, qui commence à se propager à l'époque ?  L'auteur lui-même nous indique, au chapitre XV,  l'importance de ce contexte scientifique :

    "A cette époque — nous ferons très particulièrement remarquer que cette histoire s'est déroulée dans l'une des dernières années du XIXe siècle, — l'emploi de l'électricité, qui est à juste titre considérée comme « l'âme de l'univers », avait été poussé aux derniers perfectionnements. L'illustre Edison et ses disciples avaient parachevé leur oeuvre.
    Entre autres appareils électriques, le téléphone fonctionnait alors avec une précision si merveilleuse que les sons, recueillis par les plaques, arrivaient librement à l'oreille sans l'aide de cornets. Ce qui se disait, ce qui se chantait, ce qui se murmurait même, on pouvait l'entendre quelle que fût la distance, et deux personnes, comme si elles eussent été assises en face l'une de l'autre.
    Depuis bien des années déjà, Orfanik, l'inséparable du baron Rodolphe de Gortz, était, en ce qui concerne l'utilisation pratique de l'électricité, un inventeur de premier ordre. Mais, on le sait, ses admirables découvertes n'avaient pas été accueillies comme elles le méritaient. Le monde savant n'avait voulu voir en lui qu'un fou au lieu d'un homme de génie dans son art. De là, cette implacable haine que l'inventeur, éconduit et rebuté, avait vouée à ses semblables."

    Une note en bas de page (appelée après "l'une de l'autre") manque malheureusement dans de nombreuses éditions populaires (ainsi que dans les deux éditions électroniques disponibles sur Internet, celle de Philippe Baegart et celle de la Bibliothèque Jules Ferry.com) :

   "Elles pouvaient même se voir dans des glaces reliées par des fils, grâce à l'invention du téléphote".

    Jules Verne avait déjà évoqué le téléphote dans La journée d'un journaliste américain en 2890, co-écrit avec son fils Michel, et qui était parue pour la première fois en 1889 dans la revue américaine Forum. Le terme de téléphote avait été popularisé en France dès 1882 par le Comte Th. du Moncel, autorité en matière d'électricité et de télécommunications, dans son article "Le téléphote" in Le microphone, le radiophone et le phonographe, Bibliothèque des Merveilles, Librairie Hachette, Paris, 1882, pp.289-319.

Le téléphote, ainsi que le télautographe, sera également mentionné dans L'Ile à Hélice (1895).

    Jules Verne, une fois de plus, ne nous apparaît pas comme un "inventeur" de nouvelles machines : sa technique visionnaire repose bien plus sur l'intégration dans l'univers romanesque des nouvelles machines, ou hypothèses de machines, proposées dans la presse scientifique. De ce point de vue, il joue, comme Louis Figuier, un rôle de vulgarisateur.(3)

    L'intérêt du roman vernien réside  plus dans l'interprétation mytjologique des technologies que dans leur soi-disant découverte. A travers la maîtrise de l'enregistrement de l'image et du son, c'est, nous rappelle Verne, le rapport à l'absence et à la mort qui est en jeu. Déjà La journée d'un journaliste associait le téléphote avec la mort et la perspective de la résurrection, Vernbe nous décrivant comment le monde entier pouvait assister par la voie phono-téléphotique à l'expérience de décongelation du cadavre de Nathaniel Faithburn. Mais, dans les deux cas, ces résurrections sont des échecs, comme si elles ne résultaient que de l'illusion qui vient des images. Ainsi Michel Serres voit-il dans Le Château des Carpathes une reprise du mythe d'Orphée (4) :

    "Il voit derrière le mur. Il perce le mur. Il passe le mur. En cette partie très obscure, son pied se heurtait à des débris de tombe. Galeries, obscurité, détours. Et revoit Stillia qu'il croyait ne jamais revoir, qui était là, vivante, comme si elle eût ressuscité, par miracle. La voit, l'entend, veut la toucher la brise. Elle disparaît à jamais. Derrière le miroir, perce le miroir, passe le miroir, détruit le miroir et l'image.

    Il devient fou. Le château, dynamité, explose. Eruption finale. Des gerbes de flammes s'élèvent jusqu'aux nuages, une avalanche de pierres tomba sur la route de Vulkan.

   La Stillia en morceaux, en gouttes de verre, en éclats. Le Château en morceaux, en éclats de pierre. Orphée en morceaux. La raison de Frank, d'Orphée, en éclats.

    Le feu électricité, le feu dynamite, le feu du volcan, le feu du désir. Le hêtre du feu".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) Roger CAILLOIS, Le fleuve Alphée, Gallimard, Paris, 1978.

(2) Jean-Louis LEUTRAT, "Aria di tomba", Lecture de Jules VERNE, Le Château des Carpathes, Babel, Actes Sud, Arles, 1997.

(3) La littérature sur Jules Verne est évidemment abondante, mais rares sont les commentateurs qui se sont intéressés à la citation du téléphote. Voir cependant Michel DURR, "Jules Verne et l'électricité", in F. CARDOT (éd.), La France des électriciens, 1880-1980, P.U.F., Paris, 1986.)

(4) Michel SERRES, Jouvences sur Jules Verne, Les Editions de Minuit, Paris, 1974

Le Château des Carpathes a été adapté sous forme d'opéra par le compositeur français Philippe Hersant. (> Site de L'oeil de boeuf). Création le 1er août 1992 au Festival de Radio France et de Montpellier. Disque Adès / Musidisc France, 1993-2001.

 

 

Histoire de la télévision       © A. Lange

Dernière mise à jour : 27 janvier 2002