Le Roman d'Alexandre  
(IIIème-Ier siècle avant J.C. ?)

 

La capacité de voir le passé (ou de revoir les morts), de voir ce qui se passe au loin ou de voir l'avenir n'est pas donnée naturellement aux hommes.  Il est probable pourtant que ces trois désirs de vision sont certainement aussi anciens que la conscience humaine. En raison même de l'impossibilité matérielle de revoir les morts, de voir au loin et de voir l'avenir, il paraît assez normal que ces facultés aient été attribuée à des personnages dotés de pouvoirs symboliques : poètes, magiciens, devins,...

    Une des attestations les plus anciennes de la capacité de voir ce qui se passe au loin, directement corrélée avec la capacité de prévoir l'avenir, se trouve dans un texte grec célèbre, dont le rayonnement au Moyen-Age est égal, sinon supérieur à la Bible : il s'agit du Roman d'Alexandre.

    Attribué au Pseudo-Calisthène, Le Roman d'Alexandre décrit les faits et gestes d'Alexandre le Grand. On ne possède pas le texte original, son auteur n'est pas identifié et la date même de sa rédaction - quelque part entre le IIIème et le le Ier siècle avant J.-C.,  n'est fas fixée avec précision. Ce qui est considé comme acquis est que Le Roman d'Alexandre a été composé à Alexandrie d'Egypte. Plusieurs indices contribuent à cette localisation, notamment le début même du récit, qui fait d'Alexandre le fils naturel non pas de Philippe de Macédoine mais de Nectanébo, le dernier pharaon égyptien ayant fuit en Macédoine pour échapper aux troupes perses.

    Or Nectanébo, justement, a la capacité, non seulemement de voir loin et de deviner l'avenir, mais il est également  doté du pouvoir magique d'agir à distance :

    "Ce Nectanébo était expert dans l'art magique et c'est en recourant à la puissance de cet art, et parce qu'il surpassait, par sa magie, tous les peuples, qu'il régnait pacifiquement. Car, si jamais une force de guerre l'attaquait, il ne rassemblait pas d'armées et ne fatiguait pas ses gardes en affrontements militaires ; mais, disposant un bassin magique, il y pratiquait une divination. Il versait de l'eau de source dans le bassin, et de ses propres mains il pétrissait des petits bateaux et des figures humaines en cire et les disposait dans le bassin, puis il se revêtait d'un habit de prophète, tenant dans la main une baguette d'ébène, et, debout, il invoquait les "dieux", si l'on peut dire, particuliers aux enchantements, les esprits aériens et les génies souterrains. Et par son incantation, les personnages de cire prenaient vie. Ainsi il plongeait les petits bateaux dans le bassin, et aussitôt que ceux-ci étaient au fond, en mer, les bateaux des ennemis qui venaient l'assaillir sombraient grâce à la grande expérience de l'homme dans l'art magique."

    Cette capacité de voir au loin permet à Nectanébo de percevoir que les dieux l'ont abaondonné alors même que les Barbares s'approchent à envahir l'Egypte : "Puis, se levant lui-même, il entra dans son palais, et, une fois seul, [recourant de nouveau au même procédé,] il se concentra sur le bassin. Et il voit que les dieux égyptiens pilotent les vaissaux des assaillants barbares et que les armées de fantassins sont guidées par ces dieux mêmes. Alors Nectanébo, en homme fort expérimenté qu'il était en magie et accoutumé à converser avec ses dieux, en apprenant d'eux que les dernières heures de la royauté égyptienne approchaient, après avoir caché beaucoup d'or dans son poitrail, s'être rasé les cheveux et la barbe et déguisé sous un autre vêtement, s'enfuit dans la bouche de Péluse." (traduction du grec ancien par Gilles Bounoure et Blandine Serret).

    La lécanomancie, c'est à dire la pratique de l'art divinatoire à partir de l'examen des mouvements des tâches d'huile versés dans un bassin, est déjà attestée chez les Assyriens et les Babyloniens. Elles est également attestée dans divers papyrus égyptiens. Comme le notent Gilles Bounoure et Blandine Serret, le Roman d'Alexandrie prête à Nectanébo deux tours de force supplémentaires : il anime les figurines, comme on le voit faire à divers sorciers des contes magiques égyptiens et il obtient que les figurines de cire (densité 0,966) aillent au fond de l'eau, aussi paradoxalement que les bateaux de bois.

    Le bassin magique de Nectanébo est évidemment encore très loin du système de décomposition, transmission et recomposition des images que constitue le disposif télévisuel. On peut néanmoins le classer en début de la liste des nombreux dispositifs magiques permettant la vision à distance que l'on retrouvera dans la littérature gréco-latine (le puits magique de Lucien), arabe (le tuyau magique des Mille et une Nuits d'Antoine Galland), française (le globe magique de Tiphaigne de la Roche, le verre d'eau magique de Jacques Cazotte), allemande (le miroir magique de Goethe)...

    Par la place même qu'elle occupe au tout début du Roman d'Alexandre, texte de diffusion séculaire, cette évocation du bassin magique peut certainement être considérée comme fondatrice du mythe, sinon du projet technique, de la vision à distance.

 

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losangebleu.gif (198 octets) Bibliographie

PSEUDO CALLISTHENE, Le Roman d'Alexandre, traduit et commenté par Gilles Bounoure et Blandine Serret, "Les Belles lettres", Paris, 1992.

PSEUDO-CALLISTHENE, Le Roman d'Alexandre, Traduction et édition par Aline taller-Bonvalot, GF-Flammarion, Paris, 1994.

LEDOS, J.-J., "Utopie, fiction, ancticipation : l'action à distance par les ondes", in Cahiers d'Histoire de la Radiodiffusion, n°63, Paris, janvier-mars 2000.

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La cartouche royale de Nectanébo II,   dernier pharaon de la XXXème dynastie, qui régna de 360 à 343 avant J.C..

 

 

 

Histoire de la télévision       © A. Lange

Dernière mise à jour : 27 janvier 2002

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