Le mythe d'Edison inventeur de la télévision

 

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Edison vers 1885.

 Thomas A. Edison et la télévision : une présence en creux.

   La position de Thomas Alva Edison dans l'histoire de la télévision est curieuse et paradoxale. Inventeur du phonographe, du kinétoscope, de la lampe à incandescence et détenteur de 1093 brevets, est-il possible qu'Edison ne se soit pas impliqué dans le mouvement de recherche sur les possibilités de transmettre l'image à distance ? Ni les biographies d'Edison ni les ouvrages classiques sur l'histoire des premières recherches sur la télévision n'apportent d'éléments significatifs à ce sujet. Les quelques biographies récentes et autorisées d'Edison que nous avons consultées ne signalent pas un éventuel intérêt pour les travaux de ses contemporains sur la vision à distance (1). Quant aux ouvrages d'histoire de la télévision (Abramson, Burns), si ils évoquent le nom d'Edison, c'est au sujet de ses inventions classiques (phonographe, travaux sur le kinéscope, etc.) mais non sur la transmission des images à distance.

Le vrai téléphonoscope d'Edison

     Pourtant, on ne prête qu'aux riches et très tôt on a voulu voir dans Edison l'homme qui avait ou qui allait résoudre le problème de la vision à distance.   Dès 1878, le célèbre dessin de George du Maurier dans Punch fait écho à la rumeur selon laquelle Edison venait de mettre au point le téléphonoscope, censé permettre la communication visuelle à distance. Tous les commentaires de ce dessin indiquent bien évidemment que Edison n'a pas inventé de téléphonoscope.

    Or, Edison est bien l'inventeur d'un téléphonoscope, qu'il présente à un de ses correspondants, Uriah Painter, dans une lettre (perdue) du 5 mai 1878, et que Painter propose immédiatement de faire breveter, dans une lettre du 13 mai 1878 (2). Mais il s'agit d'une sorte de double cornet accoustique, permettant de transmettre des conversations sur une distance de 1 à 2 miles. Edison avait fait un premier dessin sur un carnet de note le 2 avril 1878. Le 10 mai, il fit des schémas en vue d'une demande de brevet. L'instrument fut ensuite connu sous le nom de mégaphone.  Edison étudiera par la suite les applications pour les mal-entendants sous le terme d'auriphone. Divers articles sont parus dans la presse américaine début juin 1878 sur le megaphone, aussi appelé Edison's Ear Telescope.

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Dessin du téléphonoscope par Edison (1878).

Le mythe du "sorcier de Menlo Park"

    L'attribution fantaisiste de l'invention du téléphonoscope n'est qu'une illustration parmi d'autres du véritable mythe qui, dès la fin des années 1870, entoure le "sorcier de Menlo Park". Le roman l'Eve future de Villiers de l'Isle Adam - dont la première publication sous forme de feuilleton commence dans Le Gaulois en septembre 1880 - se présente explicitement comme un exercice sur ce mythe. Edison y est présenté comme l'inventeur de l'andréide, pure entité "magnéto-électrique" (3).

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Comte de VILLIERS DE L'ISLE-ADAM, L'Eve future, Brunhoff, Paris, 1886 (Collection Bibliothèque nationale de France, accessible sur Gallica)

    On trouve un exemple du mythe d'Edison dans l'article  "Le téléphote" de C. Colin dans Le magasin pittoresque (1889) (4). Colin y  rend compte de l'attribution intempestive à Edison de l'invention d'un appareil permettant de transmettre les images à distance. Une rumeur avait en effet circulé au moment de l'arrivée d'Edison qu'il arrivait "avec le téléphote dans la poche" (voir l'article "Sa Majesté Edison" dans le Figaro du 9 août 1889 et l'article "Le téléphote" dans l'Indépendance belge du 12 août 1889). Il est piquant de constater qu'un historien contemporain tel que Jacques Perriault, pourtant heureux précurseur de l'"archéologie de l'audio-visuel", se base sur l'article de Colin pour attribuer à son tour l'invention du téléphote à Edison. ("Nous terminerons par une autre invention de T.A. Edison, qui montre, à son tour, combien les modèles technologiques de ces hommes étaient en avance sur leur époque".) (5)

L'intérêt d'Edison pour le sélénium

Le formidable site Thomas A. Edison Papers - Rutgers University permet d'accéder à une partie importante des archives d'Edison. L'analyse des coupures de presse effectuées par Edison atteste de ce qu'il s'est intéressé, comme la plupart des chercheurs à cette époque - probablement dans les années 1876-1878 -aux propriétés photosensibles du sélénium. Du moins a-t-il conservé les trois articles suivants (Source : [SM028] Menlo Park Scrapbook Series: Cat. 1028 (No. 18) -- Phenomena General (Thomas A. Edison Papers - Rutgers University)

SIEMENS, W. "On the Influence of Light Upon the Conductivity of Crystalline Selenium", Telegraphic Journal & Electrical Review, 1st January 1876. 

FLETSCHER, T. "Selenium", Telegraphic Journal & Electrical Review, 12 January 1877.

"Action of Light on Selenium", Telegraphic Journal & Electrical Review, 15 January 1878 

    Peut-être est-ce cet intérêt d'Edison pour les propriétés photosensibles du sélénium qui est à l'origine de la rumeur concernant l'invention du téléphonoscope. Mais cet intérêt était partagé à l'époque par tous les chercheurs spécialisés en matière d'électricité et de télécommunications.

Une déclaration d'Edison  à l'Exposition universelle de Paris (1889)

    L'article de Colin nous indique cependant l'intérêt d'Edison pour la transmission des images à distance au moment de son voyage en Europe, Edison fut l'invité d'honneur de l'Exposition universelle de Paris, en 1889, où il rencontra notamment Georges Eiffel, dont on venait d'inaugurer la Tour et pour lequel il manifesta une grande admiration. Il se rendit en suite en Allemagne, à l'invitation de Siemens.

    Edison a commencé à travailler sur l'image animée avec son assistant W.K.L. Dickson vers 1887 (6). En février 1888, il a reçu la visite d'Edward Muybridge et il semble que les deux hommes aient discuté de la possibilité de combiner le Zoopraxinoscope et le phonographe. Le 8 octobre 1888 rédige un caveat où il annonce son projet de mettre au point un appareil permettant la reproduction des images en mouvement, ce qu'il appelle un kinetoscope et charge Dickson de travailler sur ce projet.

    Edison visite l'Exposition universelle de Paris en août 1889 et son guide n'est autre qu'Etienne Marey, qui lui fait visiter l'Exposition française de photographie (où exposent entre autres Nadar et les frères Lumière) et lui montre les résultats qu'il avait obtenu avec son chronophotographe.

    A l'occasion de sa visite à Paris, Edison rencontra des journalistes  et il possible que ce soit à ce moment qu'il ait fait des déclarations sur ses projets de recherche sur la vision à distance. Outre l'écho de l'article de C. Colin déjà cité, qui mentionne qu'Edison travaille sur la question, on dispose d'une citation d'Edison dans l'ouvrage de Raphael Eduard Liesegang, Beiträge zum Problem des elektrischen Fernsehen. Proleme der Gegenwart, Band 1, Liesegang Verlag, Düsseldorf, 1891., p.101.

    


    Liesegang ne donne pas de références précises sur l'origine de cette déclaration. Le fait qu'il la cite en anglais, dans un ouvrage écrit en allemand, laisse supposer qu'il la rapporte à partir d'une source écrite. Le biographe d'Edison, Robert Conot rapporte, sans citer de source, des propos similaires tenus par Edison lors de sa réception à Paris : "He was in the process of developping a "far-sight machine", by means of which pictures could be transmitted, and expected soon to install the system between the laboratory and the phonograph works". (7)

    La citation par Liesegang d'autant plus intéressante que le livre de Liesegang est dédié à Edison et qu'il semble bien qu'une correspondance ait existé entre les deux hommes et que dans les années 1889-1890, Edison se soit intéressé au phototel proposé par Liesegang. C'est du moins ce qu'atteste un article paru dans la Deutsche Allgemeine Zeitung du 1er novembre 1939. C'est également en 1890 que Liesegang déposera aux Etats-Unis une demande de brevet pour son phototel.

"Fernsehen und Farbfilm vor 50 Jahren. Zum 70. Geburtstag von Raphael Eduard Liesegang". Von unserem Berichterstatter Otto Peters. Deutsche Allgemeine Zeitung 1. November 1939.

..."Edison   wollte im Jahre 1890 bereits einen Fernsehapparat Liesegangscher Konstruktion haben. Als vor einem Jahr die ersten Farbfilme liefen, erinnerte man sich daran, daß der Frankfurter Gelehrte vor Jahrzehnten schon, ehe noch die Franzosen mit ihren Arbeitern herauskamen, den Farbfilm im Prinzip erfunden hatte."... "...Starken Eindruck hat auf Liesegang Kapps "Philosophie der Technik" gemacht. Sie legte die Grundlage zu seinen zukünftigen wissenschaftlichen Arbeiten. Sein Streben ging seit den 90er Jahren dahin, aus der Natur und aus dem Organisierten für die Technik und das praktische Leben zu lernen. Er zog Vergleiche zwischen dem Auge und dem Foto und erkannte, daß der Nerv in Wirklichkeit nichts anderes als ein Telegraf ist. Er sagte sich, wenn das Sehbild zum Auge telegrafiert wird, sollte man das nachzumachen versuchen.

    So kam er im Jahre 1889 schon zur Übertragung eines Linsenbildes durch den elektrischen Strom. Edison trat mit Liesegang in einen Briefwechsel. Beide blieben bis zum Tode des Amerikamers in wissenschaftlicher Freundschaft verbunden. Ebenfalls schuf Liesegang die Grundlagen zur heutigen Farbenpgotographie. - Wieder kam er mit Edison zusammen, als er seinen Phonograph konstruierte, der die Laute aufschrieb und sie dann wiedergab."....

 

Le kinetoscope plutôt que le téléphote

    En fait, de retour aux Etats-Unis, Edison déposa quatre caveats relatifs à un appareil de cinéma. La quatrième, déposée le 2 novembre 1889, est relative à l'utilisation de film sensible et transparent, perforés des deux côtés "comme sur les bandes du télégraphe automatique de Wheatstone".  Dès le 2 septembre 1889, Dickson a commandé à George Eastman des rouleaux de films. Les historiens du cinéma dans cette évolution des travaux d'Edison, l'influence des recherches françaises. Le 31 juillet 1891, Edison formule les demandes de brevet du kinetoscope et du kinetograph. En octobre 1892, la revue américaine Phonogram publie les images du premier film d'Edison et la première démonstration officielle a lieu le 9 mai 1893 à la réunion annuelle du Département de physique du Brooklyn Institute of Arts and Sciences.

    Il semble donc que l'intérêt manifesté par Edison lors de son passage à Paris pour la transmission des images à distance et, si cela est confirmé, dans sa correspondance avec Liesegang, est passé au second plan par rapport à ses travaux sur le kinetoscope.

Edison et le télectroscope de Jan Szczepanik

    Il serait par ailleurs intéressant de savoir si Edison s'est intéressé au télectroscope de Jan Szczepanik, l"Edison autrichien". Plusieurs articles sur cet appareil sont parus dans la presse américaine en 1898, et on n'imagine mal que Mark Twain, qui avait renconté et soutenu Szczepanik à Vienne, n'ait pas évoqué ses travaux lorsqu'il rencontra son ami Edison.

En attendant la publication complète des archives Edison.

    Faute de documents précis, il nous faut bien reconnaître le caractère provisoire de ces hypothèses. La publication des archives Edison est en cours aux Etats-Unis, à l'initiative de Rutgers University, mais il s'agit d'un projet immense. Les archives Edison représentent environ quatre millions de pages. L'édition intégrale n'en est qu'à son quatrième volume, correspondant aux écrits d'Edison en 1878...(8).

    En attendant, le mythe continue : Internet, qui est également le moyen le plus efficace de propager les mythes (et les bêtises) fournit la possibilité à un quidam d'écrire que "Plus récemment, les découvertes de Thomas Edison, conjuguées à celles de Constantin Senlecq donnaient naissance au tube cathodique, déjà baptisé "télévision" lors de l'exposition universelle de 1900." !

Bibliographie

(1) La bibliographie sur Edison est abondante. Nous avons consulté : CONOT, R., Thomas A. Edison. A Streack of Luck, Da Capo Press, New York, 1979 et ISRAEL P., Edison : a life of invention, John Wiley, New York, 1998.

(2) "Letter of Uriah Painter to Edison", Washington DC, 5-13-1878, in ISRAEL, P.B., NIER, K. and  CARLAT, L. (ed.), The Papers of Thomas A. Edison, vol.IV, The Wizard of Menlo Park, The John Hopkins University Press, Baltimore and London, 1009, pp.281-282.

    Painter écrit : "Hurrah for the telephonoscope. I'll get patent on it for you promptly as the others.  (...) Get up Patent application for Telephonoscope right away".

    La note des éditeurs de cette magistrale édition des archives Edison (qui, malheureusement, n'en est encore qu'à la fin des années 1870 !) est la suivante :

    "The telephonoscope was a device for receiving sound over great distance. Its basic design consisted of long paper funnels to the ends of which were connected flexible tubes for insertion into the listener's ears. When used with a speaking tube, the device reportedly enabled conversation to be "carried on through a distance of one and a half to two miles in an ordinary tone of voice. A low whisper, uttered without using the speaking trumpet, is distincyly audible at a distance of a thousand feet, and walking through grass and weeds may be heard at a much greater distance" (Prescott, 1879, 563). Edison made a preliminary note-book drawing of this device on 2 April and on 10 May made sketches for a draft caveat. The instrument susequently became known as the megaphone. "Edison's Ear Telescope", New York Sun; "The Megaphone", New York Herald, both 8 June 1878, Cat. 1240, items 660-61, Batchelor (TAEM, 92:227), "Edison's Megaphone", Sci. Am. 38 (1878): 113-114.

    Edison explored ways of adapting the telephonoscope for use as a personal hearing aid, a device he termed the auriphone). He sketched ways in which the listening tubes could collapse telescopically to make them portable, and considered various shapes and arrangements of resonator tubes. Doc. 1361; NS-78-002, Lab. (TAEM 7:762); "Ears for the Deaf", New York Daily Graphic, 5 June 1878; "The megaphone", New York Herald, 8 June 1878, Cat. 1240, items 645, 661, Batchelor (TAEM, 94:221, 227).

(3) Villiers de l'Isle-Adam, dont l'oeuvre s'inscrit dans le mouvement, issu du romantisme, de critique du positivisme scientifique, s'était documenté de manière assez précise sur les travaux d'Edison avant d'écrire son roman. On ne trouve pas dans l'Eve future de référence à un éventuel appareil de transmission des images à distance. Pour une analyse de ce roman, voir NOIRAY, J., Le romancier et la machine dans le roman français (1850-1900). Tome II, Jules Verne - Villiers de l'Isle Adam, Librairie José Corti, Paris, 1982.

Le mythe américain d'Edison est analysé dans W.WACHHORST, Thomas Alva Edison. An American Myth, The MIT Press, Cambridge MA, 1981. Il resterait à étudier le versant européen de ce mythe.

(4) Disponible sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale.

(5) Jacques PERRIAULT, Mémoires de l'ombre et du son. Une archéologie de l'audio-visuel", Flammarion, Paris, 1981, p.199.

(6) On trouvera une analyse détaillée des travaux d'Edison relatifs au kinétoscope dans MANNONI, L., Le grand art de la lumière et de l'ombre. Archéologie du cinéma, Nathan-Larousse, Paris, 1994. Mannoni se base sur les ouvrages américains suivants : HENDRICKS, G., The Edison Motion Picture Myth, berkeley, Los Angeles, 1961 ; HENDRICKS, G., The kinetoscope, New York, 1966 ; MUSSER, C., Before the Nickelodeon, Edwin S. Potter and the Edison Manufacturing Co, Berkeley, Los Angels, 1991.

(7) CONOT R., op.cit., p.284.

(8) Voir le site "Thomas A. Edison Papers" de Rutgers University et "The Undiscovered World of Thomas Edison", The Atlantic Monthly, December 1995. 

ISRAEL, J.B., NIER, K., CARLAT, L., The Papers of Thomas Edison, The John Hopkins University Press, Baltimore and London, 4 volumes parus.

Sites Internet consacrés à Edison

"Thomas A. Edison Papers" de Rutgers University

Edison Motion Pictures and Sound Recordings, Library of Congress

Menlo Park in Edison, New Jersey

R. NAUGHTON, Adventures in Cybersound, notices biographiques sur Edison.

Sur le phonographe : SCHOENHERR, S.,   Recording Technology History


 

 

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Histoire de la télévision      © André Lange
Dernière mise à jour : 12 février 2002