L'apparition du mot "télévision" à l'Exposition universelle de Paris (1900).

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Le Palais de l'Electricité à l'Exposition universelle de Paris (1900)


    Le Premier Congrès international d'électricité

    La chose est peu connue et, en tout cas, ignorée par le Petit Robert (édition 1990) qui donne le mot comme datant de 1913 : la première occurence connue du mot télévision date de 1900   (1). La télévision était en effet à l'ordre du jour du Congrès international d'électricité qui s'est tenu, dans le cadre de l'Exposition universelle de Paris, du 18 au 25 août 1900. 758 participants, venus de 26 pays, se sont réunis pendant une semaine au Palais de l'Electricité, construit spécialement pour l'Exposition,.ou dans la salle de cours de l'Ecole supérieure de l'électricité.(2)

    La possibilité de la transmission d'images à distance fut évoquée, non sans lyrisme, dans le discours d'ouverture de M. Mascart, Président du Comité d'Organisation (3) :

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    La communication de C. Perskyi sur la télévision

    Le dernier jour du Congrès, le vendredi 25 août, le mot "télévision" fait son apparition, comme en témoigne, de manière laconique, le compte-rendu officiel, rédigé par J.-A. Montpellier (4) :

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   Le compte-rendu fournit par la revue Electrician est encore plus laconique (5):  

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   Quelques éléments nouveaux

    1. Constantin Perskyi était Professeur d'électricité à l'Académie d'Artillerie de Saint-Petersbourg. La Bibliothèque d'Etat de Moscou possède un tiré à part, dédicacé par l'auteur, d'un tiré à part de la Revue d'artillerie de Saint-Petersbourg, d'un article sur la distribution industrielle d'électricité,  publié en 1896 qui est un rapport de la mission effectuée en 1894 en Europe occidentale.  Il est donc probable que Perskyi était une personnalité importante dans le monde des électriciens russes, qu'il connaissait l'une ou l'autre des langues occidentales, très probablement le français, et que sa mission l'a mis en contact avec les milieux occidentaux. Il est  également plus que vraissemblable que lors de cette mission en 1894, Perskyi connaissait déjà les travaux de Bachmetiev, et en particulier son article « Le nouveau téléphotographe », Electrikestvo, n°1, 1885. On peut donc imaginer qu'en l'invitant à faire un rapport sur la télévision, les organisateurs français du Congrès ont souhaité disposer d'un état de l'art sur les travaux entrepris en Russie dont Perskyi devait leur avoir donné un avant-goût lors de son voyage de 1894.

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Tiré à part dédicacé par l'auteur de l'article de C. PERSKYI sur la distribution électrique d'électricité en Europe occidentale, rapport d'une mission effectuée en 1894 et publié en 1896 par la Revue d'artillerie. (Collection Bibliothèque d'Etat à Moscou)

    2. Le moment de la communication. La communication de C. Perskyi intervient en fin de Congrès. Faut-il considérer qu'il s'agissait là d'un honneur, l'exposé de clôture étant le "clou" de la manifestation. Ou s'agit-il à l'inverse d'une relégation en fin de manifestation, condamnant l'exposé - à la différence de la plupart des autres - à une simple mention dans les compte-rendus ?

   3. Le sujet de la conférence. Abramson, qui cite uniquement Electrician et non la source française,  écrit que dans sa communication, Perskyi "described an apparatus based on the magnetic properties of selenium". Cependant, le compte-rendu français parle bien "des différents appareils imaginés pour résoudre ce problème". La lecture du texte de la communication de Perskyi nous confirme bien qu'il s'agit d'une synthèse des travaux existants, sans grande innovation. En 1900, la littérature sur la question était déjà relativement abondante, comme en témoigne notre bibliographie sur cette période. Tous les appareils présentés par Perskyi ont la propriété commune de se baser sur l'emploi du sélénium, idée qui avait été proposée pour la première fois, en 1878, par le Professeur portugais Adriano de Paiva.

    4. Les modalités de la communication. Le compte-rendu français mentionne que Perskyi a fait sa communication "en s'aidant de projections". Il est peu vraissemblable qu'il s'agisse de démonstration d'appareils, mais qu'il s'agit plutôt de projections de schémas en recourant à une lanterne magique. Le recours à des projections  devait être exceptionnel dans le cadre du Congrès pour avoir été noté par le rapporteur.

    5. Le mot "télévision". Comme cela a été souvent remarqué, l'étymologie du mot télévision est bâtarde : "tele" signifie "loin" en grec, et "vision" vient du latin "visio". Le texte de Montpellier parle "de la télévision au moyen de l'électricité", ce qui est qualifié dans la phrase suivante de "problème". La télévision n'a donc pas, dans cette première occurence la notion de système technique. Elle désigne plutôt une problématique physique. On ne peut s'empêcher de penser au titre de l'ouvrage du Professeur allemand Raphael Eduard Liesegang   "Beiträge zum Problem des electrischen Fernsehens" in : Probleme der Gegenwart, Band 1. Liesegang Verlag, Düsseldorf, 1891. Cet ouvrage a introduit le mot Fernsehen ("voir loin") dans la langue allemande. Perskyi a probablement composé un mot russe televisija pour traduire Fernsehen et, à l'occasion du Congrès de Paris, a lancé ce mot un peu barbare de télévision, aussitôt repris en anglais comme television par The Electrician.

    On attribue à l'éditorialiste du Manchester Guardian , C. P. SCOTT (1846-1932) cette remarque ironique sur le barbarisme étymologique que constitue ce mot télévision : "Television? The word is half Latin and half Greek. No good can come of it." (6).

    Le texte retrouvé de la communication de Perskyi.

    Lors de la première publication de cette page, le 12 décembre 1999, nous écrivions : "A notre connaissance, le texte de la communication de C. Perskyi est perdu.". Les deux principaux historiens de la télévision, Abramson et Burns, se contentaient en effet de citer les quelques lignes de The Electrician. En fait, il suffisait de retrouver le compte-rendu du Congrès, établi par E. Hospitalier, publié en 1901 et naturellement déposé au Dépôt légal de la Bibliothèque national : Constantin PERSKYI, "Télévision au moyen de l'électricité", in EXPOSITION UNIVERSELLE INTERNATIONALE DE 1900, Congrès international d'électricité (Paris, 18-25 août 1900). Rapports et procès-verbaux publiés par les soins de M. E. HOSPITALIER, Rapporteur général, Gauthier-Villars, Imprimeur-Libraire, Paris, 1901.

    Une autre publication, en russe, de Perskyi est citée par l'historien russe de la télévision Uranov. Nous n'avons cependant pu avoir accès à ce texte : 

    Y-a-t-il eu une "bataille de la télévision" au Congrès de Paris ?

    Le peu d'échos donnés à la communication de C. Perskyi a  néanmoins de quoi surprendre. Le sujet - comme en témoigne la déclaration d'ouverture du Président Mascart - était pourtant d'importance : celui du dernier rêve à réaliser. Il est possible que la communication de Perskyi, simple "état de l'art", n'avait pas de quoi exciter des congressistes probablement au fait des travaux existants sur la question. Peut-être le projet de résoudre le problème de la télévision était-il perçu comme trop ambitieux, encore trop irréel, et la possibilité de le résoudre comme étant un "miracle" qu'il serait "indiscret de demander à l'électricité" pour reprendre les mots du Président Mascart.

    Une autre hypothèse est peut-être à partir de l'"énigme Szczepanik".  L'inventeur  austro-polonais, Jan Szczepanik et le banquier Ludwig Kleinberg avaient déposé une demande de brevet le 24 février 1897, et obtenu ce brevet au Royaume-Uni le 24 février 1898 et au Danemark le 3 mai 1899,   pour une méthode et un appareil de reproduction et de transmision des images à distance, avait réellement construit cet appareil en vue de sa présentation à l'Exposition universelle de Paris de 1900 (7). L'appareil avait été construit par l'architecte Habrich à Hagen et une démonstration eût lieu, devant des "témoins choisis", avant d'être montré à la Commission centrale de sélection de l'Exposition (8). Par contre, la démonstration à Paris n'eût pas lieu, bien qu'il ait été rapporté que Szczepanik ait été payé un million de dollars pour les droits de son invention, à condition qu'il n'en révèle pas les détails avant la fin de l'Exposition. Abramson ne mentionne malheureusement pas la source de cette rumeur. Mais rumeur il y a, et il n'est pas impossible qu'elle ait circulé durant le Congrès.

    La question reste ouverte. Une investigation plus approfondie - qui n'entre pas dans nos possibilités actuelles - devrait être menée à la fois dans les revues professionnelles d'électriciens, mais aussi dans les archives de l'Exposition, qui ont probablement été conservées et dans la presse générale, qui a peut-être bénéficié de l'un ou l'autre écho de la communication.

    De même, il serait intéressant d'essayer de déterminer comment le mot "télévision" non seulement a survécu à la communication de Perskyi mais a supplanté les termes qui étaient employés plus couramment à l'époque : téléctroscope, téléphote,...Les articles scientifiques des premières années du siècle parleront plus volontiers de "vision à distance par l'électricité" ou "Distant Electric Vision". Le mot semble réapparaître en 1909 sous la plume de l'allemand Max Dieckmann (9). Il figure également dans The Oxford English Dictionnary dont le volume consacré à la lettre T est finalisé en 1909. Le romancier de science-fiction Hugo Gernsback exagérait donc lorsqu'il écrivait en 1928 qu'il avait lancé le mot dans un article "Television and the Telephot" publié en décembre 1909 dans Modern Electric.(10)

Une affaire à suivre...

    Une seule chose, en définitive, est évidente dans cette histoire. L'humour, bien involontaire, du "A suivre" et du "To be followed", qui clôturaient provisoirement les compte-rendus, dont la suite se trouve effectivement dans les numéros suivants des deux publications. Ils ne croyaient pas si bien dire...

L'Exposition universelle de 1900 sur Internet

99 photographies provenant de  Exposition universelle, Paris, 1900,  Faucher Gudin, Barbillat, Moreau... [et al.], photogr., Direction du Patrimoine. Archives du patrimoine photographique. ( > Site Gallica de la BNF)

Vous pouvez visionner un film sur le Palais de l'Electricité, dans le cadre de la collection "Inventing Entertainment. The Motion Pictures and Sound Recordings of the Edison Companies" , sur le site American Memory de Library of Congress.

(1) Voir A.ABRAMSON, The History of Television, 1880 to 1941, McFarland, Jefferson, 1987, p.23.

(2) Il existe au moins deux compte-rendus de ce Congrès dans la presse professionnelle des électriciens : L'électricien, Revue internationale de l'électricité,  Paris, 8 septembre 1900 et The Electrician, London, September 21, 1900.

(3) Cité dans L'électricien, op.cit., p.147. Eleuthère MASCART (1837-1908), physicien français. Diplômé de l'Ecole normale supérieure en 1858, Docteur ès-Sciences 1864, Chaire au Collège de France. Lazare Weiller, inventeur de la "roue de miroirs",  avait été un de ses collaborateurs.

(4) ibid. p.150.

(5) The Electrician, op.cit., p.822.

(6) Recueilli par David FISHER dans son recueil de citations ( > Site Terramedia)

(7) ABRAMSON, op.cit., p.21.

(8) Les faits sont rapportés dans le n°1466 de la Reichswehr (Wien) du 6 mars 1898. Cet article est cité dans l'introduction de la  brochure du Major de l'armér impériale autrichienne Benedict SCHÖFFLER, Die Phototelegraphie und das Elektrische Fernsehen, Wilhelm Braumüller, Wien, 1898. Selon Schöffler, l'appareil de Szczepanik suit la description de l'appareil qu'il avait lui-même fait breveter à Londres  en 1896 (Patent Nr 29 227 du 19 décembre 1896).

(9) DIECKMANN, M., "The Problem of Television - A Partial Solution", Sci. Amer. Supp., 68, n°1751, 24 July 1909, cité in ABRAMSON, op.cit., p.279.

(10) GERNSBACK, H., "Television and the telephot", Modern Electrics, 12/1909.


 

 

 

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Histoire de la télévision      © André Lange
Dernière mise à jour : 08 février 2002