L'attribution imaginaire 
de l'invention du télectroscope 
à Graham Bell : l'article "Télectroscope" 
de Louis Figuier (1877-1878).


 

Louis FIGUIER, L'année scientifique et industrielle ou Exposé annuel des travaux scientifiques, des inventions et des principales applications de la science à l'industrie et aux arts, qui ont attiré l'attention publique en France et à l'étranger. Vingt et unième année (1877), Librairie Hachette, Paris, 1878. (Coll. A. Lange).

Légende :
LE TELEPHONE - EXPERIENCE FAITE, AU MOIS DE JUIN 1877, DE BOSTON A SALEM, PAR M. GRAHAM BELL.
1. Expédition de la dépêche verbale de Boston.
2. Réception de la dépêche verbale à Salem.

Une attribution imaginaire

   Graham Bell a déposé son brevet de téléphone le 14 février 1876 et présenté son téléphone lors de l'Exposition de Philadelphie en 1876. L'appareil fait l'objet de perfectionnements, proposés notamment par Thomas Edison, durant l'année 1877 et suscite l'enthousiasme des milieux scientifiques européens.

     Louis Figuier (Montpellier, 1819- Paris, 1894), grand vulgarisateur scientifique français, consacre au téléphone ("invention vraiment merveilleuse"), un long article dans le volume 1877 de L'année scientifique et industrielle, Vingt et unième année (1877), Librairie Hachette et C°, Paris, 1878. Mais le plus étonnant est que cet article est immédiatement suivi par un autre article intitulé "Le télectroscope, un appareil pour transmettre à distance les images", qui attribue à Graham Bell l'invention de cet appareil. On ne prête qu'aux riches ! Il n'existe aucune trace connue de contribution de Bell sur le télectroscope à cette date et l'affirmation selon laquelle "les journaux de Boston affirment que les expériences faites dans cette ville, pour produire ainsi les images à distance, ont parfaitement réussi" n'a pas, à notre connaissance, été confirmée. Figuier lui-même paraissait sceptique, puisqu'il termine son article en écrivant "...mais il faut attendre des descriptions exactes de l'appareil pour croire à cette annonce".

    On a parfois émis l'hypothèse que l'attribution du télectroscope par Figuier à Graham Bell provenait d'une confusion avec les travaux de Bell sur le photophone, appareil permettant la transmission des sons par le biais de rayon lumineux et recourent, comme les projets télectroscope, aux propriétés du sélénium. Mais la spécification provisoire du photophone est datée du 2 janvier 1879 et le résultat des travaux n'ont été révélés qu'en septembre 1880 BELL, A.G., "Selenium and the Photophone", Nature, 22, 23 Sept. 1880. Un article de L'Illustration, 25 septembre 1880 - peut être attribuable à Th. du Moncel - expliquant que le photophone de Bell, "comme on l'avait dit à tort un instant n'est pas un téléphote". Bell a conservé la coupure de cet article. (> The Alexander Graham Bell Papers at the Library of Congress).

    Il est possible que les nouvelles en provenance de Boston étaient relatives aux travaux de Georges R. Carey, qui ne sont attestés qu'à partir de mai 1879, dans un article du Scientific American, mais dont Carey, qui travaillait à Boston, prétend qu'il y a pensé dès 1876. Mais Carey n'a dessiné son modèle de caméra qu'en juin 1878 et ne semble pas avoir communiqué sur celui-ci avant mars 1879. Mais il est plus probable que l'article de Figuier n'est qu'un écho français au canular lancé par le New York Sun du 29 mars 1877, dans l'article The Electroscope, décrivant un appareil assez similaire à celui évoqué par Figuier.

    Un des lecteurs de l'article de Figuier fut Adriano de Paiva, qui le cite dans son article "A telefonia, a telegrafia e a telescopia" in O Instituto - revista científica e literária,  XXV ano, Segunda Serie, Julho de 1877 a Junho de 1878, nº 9, pp. 414-421, Coimbra, Imprensa da Universidade, Março de 1878.

    Il est également probable que le texte de Figuier ait inspiré Albert Robida qui, dans son ouvrage Le Vingtième siècle (1883), imagine la diffusion d'opéra par le biais du téléphonoscope.

    Bien que probablement fondé sur une rumeur, l'article de Figuier peut être considéré comme le premier article scientifique présentant une idée de télévision. Figuier lui-même ne semble plus s'être intéressé à la question. Dans les importants chapitres qu'il consacre au téléphone dans le Supplément aux Merveilles de la Nature, Tome I, Paris, s.d., (v. 1885), la vision électrique à distance n'est plus mentionnée.

Le télectroscope, ou appareil pour transmettre à distance les images.

    Après l'invention de la transmission des sons à distance par le téléphone, il fallait bien songer à la perception des images à distance. Le télectroscope de M. Graham Bell est, dit-on, appelé à réaliser cette nouvelle merveille. Le télectroscope serait à la vision ce que le téléphone est à l'ouïe. M. Graham Bell prétend, en effet, obtenir ce prodigieux résultat avec la réunion des deux appareils électriques que nous venons de nommer : si bien qu'il serait possible d'entendre à San Francisco un opéra représenté à Paris, et de voir en même temps les acteurs sur la scène ou le public dans la salle.

    Le télectroscope est un appareil fondé, comme le téléphone, sur la transmission électrique. Il se compose de deux chambres placées, l'une au point de départ, l'autre au point d'arrivée. Ces chambres sont reliées entre elles par des fils métalliques convenablement combinés. La paroi antérieure et interne de la chambre de départ est hérissée de fils imperceptibles, dont l'extrémité apparente forme, par leur réunion, une surface plane. Si l'on place devant cette surface un objet quelconque, et si les vibrations lumineuses répondant aux détails des formes et des couleurs de cet objet sont saisies par chacun des fils conducteurs et transmises à un courant électrique, elles se reproduiront identiquement à l'extrémité de ces fils.

    Les journaux de Boston affirment que les expériences faites dans cette ville, pour reproduire ainsi les images à distance, ont parfaitement réussi ; mais il faut attendre des descriptions exactes de l'appareil pour croire à cette annonce.

Louis FIGUIER, L'année scientifique et industrielle ou Exposé annuel des travaux scientifiques, des inventions et des principales applications de la science à l'industrie et aux arts, qui ont attiré l'attention publique en France et à l'étranger. Vingt et unième année (1877), Librairie Hachette, Paris, 1878.

losangebleu.gif (198 octets) Louis FIGUIER (Montpellier, 1819 ~ Paris, 1894)



   Neveu de Pierre-Oscar Figuier, professeur de chimie à l'Ecole de pharmacie de Montpellier, il devint docteur en médecine (1841), agrégé de pharmacie et de chimie (1844-1853) et docteur ès sciences physiques (1850). Il fut professeur à l'Ecole de pharmacie de Montpellier, puis, à partir de 1853, à celle de Paris. Il fit quelques travaux de recherche, à travers lesquels il s'opposa à Claude Bernard; mais, devant les démentis qui lui étaient infligés, il les abandonna et se consacra dès lors à la vulgarisation scientifique. En 1855, il prend la direction de la la rédaction scientifique dans La Presse. Il fonda, en particulier, en 1859, une publication annuelle: L'Année scientifique et industrielle (ou Exposé annuel des travaux), dans laquelle il recensait les productions scientifiques de l'année. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont plusieurs eurent beaucoup de succès: Exposition et histoire des principales découvertes scientifiques modernes (1851), L'Alchimie et les Alchimistes (1854), Les applications nouvelles de la Science à l'Industrie et aux Arts (1856), Les Grandes Inventions anciennes et modernes (1861), Le Savant du foyer (1862), La Terre avant le déluge (1863), La Terre et les mers (1864), Les Merveilles de la science (1867-1891), Les Merveilles de l'industrie (s.d.).

    Louis Figuier était de son vivant une figure aussi célèbre que Jules Verne, qui fut son lecteur, et auquel un article du journal Le Temps (28 janvier 1884) l'a comparé pour opposer le romancier et le vulgarisateur qui "s'en tient à l'exposé scientifique".

Bibliographie

    Notice biographique dans  Dr. HOEFER, Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu'à 1850-60, Firmin-Didot, Tome XVII, Paris, 1866.

    Voir également F. CARDOT, "Louis Figuier et l'électricité. Un exemple de vulgarisation scientifique dans la seconde moitié du XIXè siècle", in F. CARDOT (éd.), La France des électriciens, 1880-1980, Presses universitaires de France, Paris, avril 1986.

    Divers textes de Figuier ont été réédités dans L. FIGUIER, Les merveilles de l'électricité, Textes choisis présentés par Fabienne Cardot, Paris, 1985.



 

 

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Histoire de la télévision      © André Lange
Dernière mise à jour : 02 mars 2003