Article sur le téléphote de Connelly Bros et McTighe, 
American Manufacturer and Iron World, 
Pittsburgh and Philadelphia, Feb.20. 1880




L'apparition du téléphote

L'article de American Manufacturer and Iron World du 20 février 1880 que nous reproduisons ici n'avait jamais été cité par les ouvrages de référence (Shiers, Abramson, Burns). On en connaissait l'existence à travers sa traduction dans un entrefilet, signé E.H.  (Edouard Hospitalier) paru dans la revue parisienne La Lumière éléctrique, le 1er avril 1880 et qui ne manquait pas de mettre en doute son sérieux.

L'article indique que la société Connelly Bros & McTighe, "patent attorney" à Pittsburgh viennent de demander récemment ("have recently applied") l'obtention de deux brevets. Le premier concerne un système permettant à deux interlocuteurs téléphoniques de communiquer entre eux après s'être déconnectés du bureau central. 

La seconde demande porte sur un système permettant la transmission des images par le téléphone. Les inventeurs prétendent que la qualité de l'image est suffisante pour que deux interlocuteurs téléphoniques puissent se voir tout en conversant. Le système devrait également permettre la transmission point à point de documents manuscrits ou imprimés, tel que par exemple une page de journal. L'image de l'objet est réduite avant d'être transmise par un fil unique et est ensuite agrandie à la réception, à la taille requise. Il est affirmé que l'appareil - baptisé telephote - fonctionne et que M. McTighe, à Pittsburgh, est arrivé à transmettre des images d'une pièce à l'autre.


Document  aimablement communiqué par Mme Diana M Niskern, Science Reference Librarian, Library of Congress.

Daniel Connolly, Thomas A. Connolly et Thomas J. McTighe

Faisant suite au canular de l'électroscope ("The Electroscope", New York Sun, 29 March 1877) et suivant de dix jours le canalur du diaphote de Licks ([M. MERRIMAN], "The diaphote. A remarkable invention by Dr. H.E. Licks", The Daily Times, Bethlehem, Pennsylvania, 10 February 1880), cet article constitue le troisième canular relatif à un pseudo-appareil de vision à distance. 

Un bon canular, pour être crédible, contient souvent une part de vérité. Tel est bien le cas. Le fait est que les frères Connoly et Thomas J. McTighe ne sont pas des fantaisistes.  Les frères Connolly (et non Connelly) et Thomas J. McTighe sont effectivement connus par les historiens du téléphone pour avoir été les premiers à proposer un système de commutation automatique. 



Schéma du commutateur automatique de Connelly et McTighe (1879)

Voici ce qu'en disait en 1953 l'historien R.B. Hill :

"The first dial telephone exchange patent, No. 222,458, was applied for on September 10, 1879, and issued on December 9, 1879, jointly to M. D. Connolly, of Philadelphia; T. A. Connolly, of Washington, D. C.; and T. J. McTighe, of Pittsburgh. Although this first system was crude in design and limited to a small number of subscribers, it nevertheless embodied the generic principle of later dial systems." (...)

"The Connolly and McTighe system, with eight stations connected, was exhibited at the Paris Exposition in 1881, and various modifications were made in it by its inventors in subsequent patents. It was never employed in commercial service."

( R.B. Hill, "Early Work on Dial Telephone Systems", Bell Laboratories Record. Volume XXXI, No. 1, January, 1953. P. 22 et. seq.) (> T.FARLEY, TelecomWritting.com).

Le premier brevet évoqué dans l'article est donc bien réel. Les frères Connolly et McTighe obtiendront d'ailleurs le 15 août 1882 un deuxième brevet pour un "Automatic Telephone Exchange" (Pt US 262,645).

Ce qui est curieux c'est que l'article de American Manufacturer and Iron World indique le 20 février 1880 que Connelly Bros et McTighe viennent de demander un brevet alors qu'ils ont introduit cette demande de brevet cinq mois plus tôt (10 septembre 1879) et qu'il l'ont obtenu depuis plus de deux mois (9 décembre 1879). Cette curiosité (plus l'erreur dans l'orthographe dans le nom de Connolly) nous font penser que l'article n'a pas été rédigé à la demande des frères Connelly et de McTighe, qui après tout sont des gens sérieux, mais qu'il résulte soit d'un article rapportant une rumeur soit d'une intention malveillante visant à discréditer les trois inventeurs.

L'intérêt principal de l'article est de fournir la première occurrence du terme telephote, qui va s'imposer pendant plus de vingt ans comme le principal terme utilisé pour désigner un appareil permettant la vision à distance (en concurrence avec le terme télectroscope, lancé par Figuier en 1878 et qui sera utilisé par Senlecq, Carey et de Paiva). Peut-être le terme a-t-il été inspiré par le telefotografo proposé en mars 1879 par le chercheur italien Carlo Maria Perosino? L'idée que la transmission se fait par un seul fil est commune aux deux appareils. Mais l'on n'a aucune indication que l'article présenté à l'Académie des Sciences de Turin ait eu une quelconque réception aux Etats-Unis. L'idée du fil unique paraît bien plus être ici une sorte de surenchère par rapport au diaphote de Licks/Merriman, décrit dix jours plus tôt dans le Daily Times de Bethlehem. Licks/Merriman, racontant la plaisanterie du diaphote dans son ouvrage Recreations in Mathematics se souvient d'ailleurs que l'annonce du diaphote fut immédiatement suivie, à Pittsburgh, de celle du telephole (sic).

Le plus amusant dans l'histoire est peut-être que l'American Manufcaturer va publier le 27 février, soit une semaine après l'annonce du téléphote de Connelly et McTighe, un article sur le diaphote de Licks/Merriman. Après tout, deux canulars valent mieux qu'un...

 



 

Histoire de la télévision       © A. Lange

Dernière mise à jour : 11 mars 2003